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Objet culte : les lunettes avant-gardistes d’Emmanuelle Khanh

Monture XXL mouche, œil de chat ou papillon et motifs écailles de tortue : les lunettes avant-gardistes de la créatrice française Emmanuelle Khanh, décédée le 17 février dernier à l’age de 79 ans, ont marqué la mode des années 1970. Façonnées à la main dans le Jura, elles ont accompagné l’émancipation de la femme. Disparue au début des années 1990, la marque a été relancée par Didier Marder, un ancien du groupe LVMH, qui réédite ou réinterprète depuis 2008 les modèles à succès de la griffe.

Dans les années 1960, en pleine révolution « yéyé » — issu de la prononciation française du refrain « Yeah, Yeah, Yeah » des Beatles —, Emmanuelle Khanh se languit. Germanopratine libérée, celle qu’on surnommera bientôt la « Mary Quant française » abandonne sa carrière de mannequin et le milieu fermé de la haute couture pour se lancer dans la création et le prêt-à-porter. Son but : créer une ligne de vêtements abordables pour femmes modernes et actives. « La haute couture est morte, je veux créer pour la rue… Une sorte de mode socialiste pour la masse populaire », déclare-t-elle en 1964.

Pionnière, elle utilise des matières révolutionnaires à l’époque comme le jean, le plastique ou la maille chenille. Sa créativité n’a pas de limites : silhouettes graphiques aux couleurs vitaminées, robes sacs aux lignes asymétriques et parapluies transparents, adoptée par la bohème branchée : Françoise Hardy, Catherine Deneuve, Diane Keaton et Jane Birkin. Styliste visionnaire mais discrète, Emmanuelle Khanh forge sa réputation et crée un style favorisant l’émancipation de la femme des années 70 et les valeurs qui la portent : liberté, audace et désir d’indépendance.

Démesure et surenchère

Plutôt que de subir sa myopie, Emmanuelle Khanh la revendique. Quitte à porter des lunettes, autant que cela se voit ! Elle imagine en 1972 des lunettes surdimensionnées et colorées, tranchant radicalement avec le style en vigueur à l’époque. « Elle fut la première à envisager les lunettes comme un accessoire de mode », explique Didier Marder. Le modèle emblématique de la marque, rebaptisé « l’Authentic », est le « EK 5050 » : monture en acétate noir et verres fumés, il est porté par la créatrice en personne. Autre modèle culte, le « EK 8080 » possède aussi une monture extra large déclinée dans les trois coloris fétiches de la styliste : l’ivoire, le rouge et le noir.

Les lunettes accèdent enfin au rang d’accessoire de mode. Le « EK 1000 » et sa barre de laiton sera même crânement arboré par les premiers groupes de hip hop au début des années 1980. Mais en 1995, Emmanuelle Khanh dépose le bilan et son nom retombe progressivement dans l’oubli. Il réapparaît en 2009, quand Didier Marder relance la marque. « La question était : comment la relancer? Avec du prêt-à-porter ? C’est beaucoup trop concurrentiel. Les lunettes m’ont semblé être un bon business model, d’autant que, même sous le régime de la licence, Emmanuelle Khanh avait réussi à se positionner sur une approche très ‘créa’ », déclare-t-il à Libération.

Emmanuelle-Khanh-EK-lunettes-france-paris

Des lunettes « made in Jura »

Pour la réalisation, la marque s’en remet aux savoir-faire d’artisans du Jura, berceau de l’industrie optique avec deux entreprises de pointe : Oyonnax, spécialisé en fabrication acétate et Morez, plus axé sur la fabrication métal. Les opticiens Anne & Valentin et les créateurs Peter & May Walk font eux aussi appel au savoir-faire de ces usines qui dépassent rarement la dizaine d’ouvriers. En tout, la fabrication d’une paire de lunettes nécessite pas moins de 80 étapes, soit 150 heures de travail. Ce savoir-faire artisanal explique le prix élevé des lunettes — compter 300 euros la paire —, et leurs volumes de ventes limités, autour de 15 000 par an.

Les feuilles d’acétate — une matière plastique végétale, mélange de fleur de coton et de cellulose de bois — composant la monture sont importées d’Italie. Rabotées puis débitées en lamelles, elles sont ensuite pressées à chaud pour permettre à l’artisan de leur faire épouser l’oval du visage. Polies pendant une semaine pour obtenir une brillance parfaite, elles sont ensuite assemblées avec les charnières à trois tenons, gage de qualité, avant de subir un dernier polissage et le montage des verres. L’équipe d’Emmanuelle Khanh prend ensuite le relais pour s’occuper du stylisme.

Des rééditions de modèles phares

La marque réactualise à 50% des modèles « anciens », dont l’emblématique modèle « EK 5050 », vendu 420 euros, et imagine chaque saison une nouvelle collection. La griffe édite aussi des éditions de luxe en séries limitées que l’on peut faire graver à son nom. On ajoute à l’occasion du bois de buis, comme dans le modèle « EK 80/80 » en 2010. Et l’on collabore avec d’autres créateurs. En 2014, le duo français Emmanuelle Khanh et Inès-Olympe Mercadal a ainsi imaginé le modèle « EK 5050 IOM ». Habillé de cuir métallisé aux couleurs de la collection d’escarpins d’Atelier Mercadal par un artisan maroquinier, il s’est vendu, en série très limitée pour 600 euros pièce.

La maison Emmanuelle Khanh développe aujourd’hui des collections pour homme et enfants, ainsi que des accessoires : chapeaux, sacs et gants. Cet hiver, les plus snobs dévaleront les pistes d’Aspen ou Megève avec leur masque de ski « EK 1969 », dernière lubie de la créatrice qui se lance désormais dans les articles de sport. Compter tout de même 385 euros pièce… Un luxe populaire, disions-nous ?

Article publié dans le numéro de juin 2016 de France-Amérique.

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