Portrait

Jacqueline Chambord : Manhattan rendez-vous

D’elle, on sait surtout qu’elle a été durant 36 ans l’âme du French Institute Alliance Française de New York. A partir de 1973, elle en a dirigé la galerie d'exposition et façonné les programmes culturels. Passionnée par la photo, elle a immortalisé des centaines d'événements où Marcel Marceau, Elie Wiesel, Jeanne Moreau, Jean Babilée, Benjamin Millepied, Juliette Gréco ou encore Michel Legrand ont illustré le meilleur de la culture française.
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur pinterest
Partager sur whatsapp
Partager sur email
© Manuel Braun

Cheveux dorés mi-longs coiffés en arrière, légèrement maquillée, sans bijoux, Jacqueline Chambord – le pseudonyme qu’elle a adopté au début des années 1950 – nous ouvre la porte de son appartement parisien. Elle est pieds nus et porte un jean fuseau surmonté d’une veste de flanelle noire qui soulignent sa silhouette de mannequin et sa haute stature. « Je vous accueille simplement », prévient aussitôt celle à qui cet adverbe convient si mal. « J’ai vu le jour le 19 février 1928 – ceux qui vous diraient autre chose sont des menteurs », annonce d’emblée la maîtresse de maison. Les mathématiques défient un moment notre raison. Jacqueline Chambord n’attend pas que nous ayons terminé nos calculs et précise : « Je vais avoir 94 ans. »

Elle enchaîne : « Je suis née à la Havane. Mon père était un ingénieur, muté à Cuba pour la société de construction Cail. » (Elle épelle le nom de la compagnie, habituée à l’ignorance de la jeunesse.) Et si on lui demande si elle a appris là-bas l’espagnol, elle répond aussitôt : « Nous sommes rentrés à Paris, mes parents et moi, lorsque j’avais 5 ans. » Et balaie d’un revers de la main le souvenir de ses premières années. De son enfance non plus, rue Chambiges, dans le 8e arrondissement, nous ne saurons pas plus. « J’étais l’enfant unique d’un couple bourgeois que plus de 25 années séparaient. Admettons que j’aie été gâtée. » En 1940, Jacqueline a 12 ans. Née Weil, elle fuit avec ses parents à Saint-Etienne, en zone libre. N’attendez pas d’elle qu’elle s’épanche sur les difficultés de cette période, ni sur le décès de son père en pleine guerre, à l’âge de 74 ans, laissant démunies une femme sans emploi et une enfant.

« A la Libération, nous sommes parties à Cannes chez un ami qui a fini par épouser ma mère, puis j’ai commencé des études à l’Ecole nationale des arts décoratifs de Nice. » Quand on l’interroge pour savoir pourquoi elle n’a pas été au bout de son cursus, elle répond d’un air malicieux : « Allez savoir ! Peut-être quelqu’un a-t-il considéré que j’avais un physique davantage fait pour la scène… » Et en effet, la jeune fille quitte la Côte d’Azur et s’installe à Paris où elle s’inscrit simultanément au Conservatoire national de musique et au Conservatoire national d’art dramatique.

Les feux de la rampe

En 1948, elle obtient le deuxième prix du Conservatoire de musique dans la section opéra. Puis en juillet 1950, « sous une chaleur tropicale », elle effectue avec succès ses deux passages pour l’examen de sortie du Conservatoire d’art dramatique. Une journaliste la juge « aussi rusée qu’appétissante ». Et qui pourrait en effet résister à cette jeune fille blonde de 22 ans dont l’assurance impressionne ses camarades ? S’ensuivent plusieurs rôles au théâtre, jusqu’à ce jour de juin 1952 où elle fait son entrée sur la scène de l’opéra Garnier en tant que récitante dans Les Indes galantes de Rameau. « J’étais accompagnée sur scène par Jean Berger. Avant chaque acte, nous déclamions notre texte et avions l’attention des spectateurs pour nous seuls. Nous avons commencé avec une représentation par semaine, puis une seule par mois », se plaint l’ancienne débutante avec une impatience toujours tenace.

jacqueline-weil-chambord-fiaf-new-york-paris-3
Portrait de Jacqueline Chambord dans la robe qu’elle portait dans Les Indes galantes, à l’opéra Garnier en 1952, son premier succès sur scène. © Manuel Braun
Jacqueline Chambord au milieu des années 1950, alors qu’elle multiplie les rôles au cinéma. © Archives personnelles

Pour « passer le temps », elle multiplie les apparitions au cinéma. On la retrouve en 1953 dans Madame de… de Max Ophüls, dans Si Versailles m’était conté de Sacha Guitry en 1954, où elle partage une scène charmante avec Denis d’Inès de la Comédie-Française et, la même année, dans Les hommes ne pensent qu’à ça d’Yves Robert et Madame du Barry de Christian-Jaque. En 1955, elle retrouve Sacha Guitry pour Napoléon puis incarne une chanteuse d’opéra dans Marguerite de la nuit de Claude Autant-Lara. Et si l’on s’avise de lui faire remarquer qu’elle a joué sous la direction des plus grands cinéastes, elle hausse les sourcils et corrige : «Des petits rôles… Et presque toujours des dames de cour. Allez savoir pourquoi… Mais vous ai-je parlé de Cocteau ? »

« André Levasseur, qui apprenait le métier de modéliste auprès de Christian Dior, avait réalisé mon costume pour Les Indes galantes. Il était adorable, nous avions le même âge et il est devenu mon meilleur ami. En 1956, André fut chargé de la décoration des fêtes organisées pour le mariage du prince Rainier de Monaco et de Grace Kelly. C’est à cette occasion qu’il m’a présentée à Jean Cocteau. Nouvellement élu à l’Académie française, Cocteau avait accepté de rédiger deux compliments destinés à être récités avant la noce civile. C’est lui qui m’a choisie pour lire le premier compliment en prose, dans le style de cour, qui devait ouvrir le grand gala du Sporting Club, décoré en petit Versailles pour l’occasion. Le dimanche 15 avril, devant les représentants de plus de 36 nations, je suis montée sur scène dans un somptueux costume réalisé par André. » A la question « Etiez-vous impressionnée ? », elle répond d’un air perplexe : « Sans doute », mais son œil semble plutôt nous demander « De quoi ? ». Après ce moment de grâce, il y aura encore quelques contributions au cinéma français, dont un rôle en 1956 dans le drame historique Marie-Antoinette reine de France de Jean Delannoy. Puis, en mars 1957, notre actrice met le cap sur l’Amérique.

« Mon cœur est français, mais ma vie est à New York »

« Une tante qui vivait à New York m’a invitée à m’installer à Manhattan. Elle était persuadée que Broadway et Hollywood allaient m’ouvrir leurs portes. A peine arrivée, j’ai été repérée par une agence de publicité pour promouvoir le dernier film de Billy Wilder, Ariane. Grâce à la même agence, la jolie French actress est ensuite engagée par General Mills, des minotiers qui lancent alors une farine pour pâte à choux. « Je suis devenue Mamzelle Patachou ! Mon rôle consistait à suivre les directeurs de la compagnie dans leur tournée à travers le pays. Des réunions étaient organisées un peu partout pour motiver de nouveaux actionnaires et lever des fonds. A la fin des discours officiels, j’avais un petit numéro saupoudré d’accent à la Maurice Chevalier qui apportait de la légèreté et de la gaité à la démarche. Nous nous sommes beaucoup amusés. »

jacqueline-weil-chambord-fiaf-new-york-paris-jean-cocteau
Jacqueline Chambord et Jean Cocteau à Monaco en 1956, à l’occasion du mariage du prince Rainier III et de Grace Kelly. © Edward Quinn (www.edwardquinn.com)

De retour à New York, elle est confrontée à la dureté de Broadway : beaucoup de candidats, peu d’élus. Son accent la cantonne à certains emplois dont elle se lasse vite. « Comme j’étais passionnée par les arts décoratifs et la mode, j’ai travaillé un temps comme dessinatrice pour un fabricant de jupes. » Décidément, la jeune femme a plus d’une corde à son arc. « Je suis ensuite devenue assistante de production pour une compagnie de télévision. C’est là que j’ai fait la connaissance de Joseph Papp, le producteur à l’origine du New York Shakespeare Festival. Il m’a engagée pour jouer dans Henry V, la pièce qui ouvrait le festival en 1960. » Ce succès relance son intérêt pour le théâtre. C’est en tant que metteuse en scène qu’elle revient à Marivaux et monte La Double Inconstance pour la compagnie d’amateurs Le Petit Théâtre, en 1962. Malgré les bonnes critiques, le rêve américain s’arrêtera là et notre Française renonce définitivement aux planches. « Des regrets ? Pour quoi faire ? » Et d’ajouter, avec ce sens pratique qui la caractérise : «Il fallait bien manger. » Jacqueline Chambord travaille ensuite pour deux galeries d’art graphique à Manhattan, avant d’ouvrir sa propre maison d’édition d’estampes en 1968. « La chance a tourné assez vite. Avec les premiers signes de la récession, j’ai dû fermer boutique et repartir de zéro. »

« En 1973, j’ai fini par accepter l’offre de mon ami Jean Vallier, un compatriote passionné de cinéma qui venait d’être nommé directeur de l’Alliance Française, et suis devenue sa collaboratrice. Avec la fusion de l’Alliance et de l’Institut Français, j’ai ouvert une galerie dans ce nouveau centre culturel franco-américain qui est devenu le FIAF. » Celle qui reste très discrète sur ses succès amoureux, et qui sera signataire en 1971 du « Manifeste des 343 salopes », a oublié de nous dire que lors de sa traversée de l’océan, en 1957, un bel inconnu, pour lui faire la cour, lui a donné un appareil photo. Un boîtier qui ne la quittera plus et sera à l’origine de sa passion pour l’image. Elle a réuni ses photos new-yorkaises dans un livre, Manhattan rendez-vous, en 2007.

Le panache, toujours le panache

A Paris, dans le décor de son appartement, on s’étonne de ne trouver aucune trace de son passé d’actrice ou de directrice artistique du FIAF. « A quoi bon ? Je suis aujourd’hui une femme âgée, qui souffre de ses articulations et a besoin d’un support pour marcher. » Devant notre air dubitatif, elle ajoute : « Allez donc voir mon bâton de vieillesse dans l’entrée ! » De canne, nous ne trouverons pas, mais près de la porte trône le pied télescopique d’un trépied d’appareil photo. « Je m’en sers pour marcher », nous lance notre interlocutrice, espiègle. « A quoi vous attendiez-vous ? »

Le moment est venu de prendre congé. Jacqueline Chambord nous prend les mains, qu’elle serre dans les siennes. Ses yeux, qui ont vu tant de pays, tant de beautés et de talents, perdent un instant leur impérieuse acuité et, soudainement emplis de tendresse, semblent vouloir dire « merci ». Emus, nous nous effaçons à pas lents avec, chevillée au corps, la certitude d’avoir vécu un instant unique.

 

Article publié dans le numéro de mars 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

couv-cover-france-amerique-magazine-decembre-december-2022-pop-up

Le meilleur de la culture française

Publié dans un format bilingue, en français et en anglais, le magazine France-Amérique s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la culture française et à l’amitié franco-américaine.

Déjà abonné ?