Art

Brancusi v. United States : l’art moderne sur le banc des accusés

Il y a 95 ans, un tribunal fédéral rendait son verdict dans le procès historique que l'artiste parisien intenta à l’Etat américain. Au centre des délibérations : une sculpture considérée par la douane comme un objet industriel soumis à des droits d’importation, et non comme une œuvre artistique. Retour sur une querelle judiciaire qui a ouvert la voie de l’art conceptuel aux Etats-Unis.
Constantin Brancusi dans son atelier à Paris, vers 1933-1934. © 2023 Succession Brancusi/ARS, all rights reserved

L’affaire débute à l’automne 1926. Sur la proposition de Marcel Duchamp, la galerie new-yorkaise Brummer décide de consacrer une exposition à Constantin Brancusi. Le sculpteur roumain naturalisé français, formé à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts à Paris puis dans l’atelier d’Auguste Rodin, a percé aux Etats-Unis depuis sa participation à l’Armory Show en 1913. Il espère à présent conquérir le grand public.

Après avoir conçu la scénographie de l’exposition, le maître de l’abstraction expédie par bateau ses sculptures les plus audacieuses à New York. Son grand ami Marcel Duchamp, lui aussi artiste de l’avant-garde parisienne, fait le voyage pour accompagner les œuvres. Mais à l’arrivée des pièces sur le sol américain, rien ne se passe comme prévu. Un douanier, que les pièces en bronze de Brancusi laissent perplexe, juge quʼil ne sʼagit pas dʼœuvres dʼart.

Un objet en particulier se heurte à l’incompréhension des Américains : une pièce de métal jaune de forme mince et fuselée de 1,35 mètre de haut, polie comme un miroir sur toute sa surface. Les amis de Brancusi auront beau protester qu’il s’agit d’une œuvre intitulée Bird in Space, les douaniers rétorqueront que « cet objet ne ressembl[e] pas à une sculpture ». Oiseau dans l’espace est considéré comme un objet utilitaire, classé dans la catégorie « ustensiles de cuisine et équipement hospitalier ».

Un comble, puisque les réalisations artistiques sont exonérées de frais de douane depuis l’entrée en vigueur du Tariff Act de 1922, qui prévoit la libre importation des œuvres aux Etats-Unis. Qu’importe. L’ensemble de la cargaison est saisi et soumis à la lourde taxe applicable aux objets manufacturés, s’élevant à 40 % de leur valeur. Au-delà des considérations financières, cette décision constitue pour Brancusi une brutale remise en question de son art.

Une bataille juridico-artistique

Le 7 février 1927, l’artiste indigné écrit à son ami Marcel Duchamp : « J’ai reçu ta lettre du 23 janvier en même temps que l’avis de Dowing & Co. Je t’ai câblé de protester énergiquement, car c’est une grande injustice. » Par l’intermédiaire de celui-ci, Brancusi décide de porter plainte devant les tribunaux. Il s’agit non seulement pour lui de récupérer ses droits de douane, mais surtout de faire valoir son statut d’artiste. C’est ainsi que s’ouvre, un an plus tard, le procès Brancusi v. United States.

Constantin Brancusi, Oiseau dans l’espace, 1926. © Alamy
L’arrivée d'Oiseau dans l’espace aux Etats-Unis, représentée par l’auteur et illustrateur français Arnaud Nebbache. © Europe Comics
L’atelier de Brancusi, reconstitué au Centre Pompidou à Paris. © Viennaslide/Alamy

De cette affaire retentissante, Arnaud Nebbache a tiré une bande dessinée récemment traduite en anglais. Dans Brancusi contre Etats-Unis, il dépeint un artiste tourmenté, allant jusqu’à douter de son talent. Pendant que Brancusi est interrogé à l’ambassade américaine à Paris, où il doit jurer sous serment que ces œuvres ont bien été réalisées de sa main, Arnaud Nebbache croque, comme Marcel Duchamp en son temps, l’intervention des experts qui défilent à la barre.

On retrouve l’Américain Edward Steichen, photographe de mode mondialement connu, le sculpteur Jacob Epstein ou encore le rédacteur en chef de la revue The Arts, Forbes Watson. Au centre de la salle trône la pièce à conviction n°1: le fameux oiseau de bronze. Dans le public, la collectionneuse new-yorkaise Peggy Guggenheim est venue assister à l’audience. Les questions des procureurs américains fusent.

Oiseau dans l’espace, acheté par Edward Steichen, est-il un original ? A-t-il fait l’objet d’une série ou s’agit-il d’une pièce unique ? Et d’ailleurs, est-ce vraiment un oiseau ? Pour son propriétaire, assurément, le bronze évoque l’envol sinon « l’esprit de l’oiseau ». Mais cette réponse ne convainc pas les détracteurs de Brancusi, pour qui comparer cette pièce conceptuelle à une œuvre revient à insulter la sculpture formelle.

Anciens contre Modernes

Dans son livre Brancusi vs. United States: The Historic Trial, 1928 (1999), l’historienne de l’art Margit Rowell consigne ces échanges et analyse les réponses du tribunal américain à la question que pose le jugement : l’objet incriminé est-il une œuvre d’art ou un produit manufacturé ? Aujourd’hui étudié dans les écoles d’art et les cours de droit culturel, l’ouvrage peut être vu comme un plaidoyer en faveur de l’avant-garde artistique.

Le 26 novembre 1928, le verdict tombe enfin à New York. Le magistrat reconnaît l’existence d’une nouvelle école « dite moderne » dont les acteurs « tentent de représenter des idées abstraites plutôt que d’imiter des objets naturels ». Et affirme : « Que nous soyons ou non en sympathie avec ces idées d’avant-garde et les écoles qui les incarnent, nous estimons que leur existence comme leur influence sur le monde de l’art sont des faits que les tribunaux reconnaissent et doivent prendre en compte. »

La victoire de l’art moderne et de ses partisans est sans appel. « Ce fut à l’honneur des juges américains de trouver la parade et de prononcer un verdict magnifiquement équilibré », estime aujourd’hui l’historien de l’art André Paléologue, sous l’impulsion duquel le procès Brancusi contre Etats-Unis a été porté à la connaissance du public français. Le lendemain de l’annonce, des photographies de la sculpture seront publiées dans la presse, triomphalement légendées : « C’est un oiseau ! »

Paradoxalement, si Brancusi n’a jamais digéré d’avoir dû prouver son professionnalisme aux Américains, son procès a consolidé sa renommée mondiale. « Sa cotation a grimpé en flèche », explique André Paléologue. L’affrontement a surtout entériné la reconnaissance de l’art conceptuel, protégé son audace et assuré sa libre diffusion. « Aujourd’hui encore, la jurisprudence hautement sensée de 1928 est là pour nous guider. »


Brancusi contre Etats-Unis
d’Arnaud Nebbache, Dargaud, 2023.

Brancusi contre Etats-Unis, un procès historique, traduit de l’anglais par Jocelyne de Pass, préface de Margit Rowell et postface d’André Paleologue, comportant une étude de la fortune critique, une bibliographie et un recueil de commentaires des contemporains, Editions Adam Biro, 1995.


Article publié dans le numéro de décembre 2023 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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