Art

Pierre Soulages, peintre du noir, est décédé

Le peintre français s’est éteint le 26 octobre à l’âge de 102 ans. Il y a trois ans, le Louvre consacrait une exposition à celui qui, à l'aube de son centième anniversaire, peignait encore le noir. Aux Etats-Unis, il était considéré comme une valeur montante dans les années 1950, avant de tomber dans l’oubli.
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© Raphaël Gaillarde/RMN-Grand Palais

En décembre 2019, à l’occasion de son centième anniversaire, Pierre Soulages rejoignait Georges Braque, Pablo Picasso et Marc Chagall dans le cercle très fermé des artistes honorés de leur vivant par une exposition au Louvre. Le centenaire, né la veille de Noël un an après la fin de la Première Guerre mondiale, parachèvait son œuvre, déjà prodigieuse : plus de 500 peintures sur toile et sur papier, lithographies et dessins, ainsi que 104 vitraux, réalisés entre 1987 et 1994 pour l’abbatiale de Conques, dans l’Aveyron.

Le « peintre du noir » est une star en France. Alors qu’il fêtait ses 90 ans, le Centre Pompidou lui a consacré une rétrospective qui a rencontré un franc succès. Depuis 2014, l’artiste peut se targuer d’avoir son propre musée, le musée Soulages, dans sa ville natale de Rodez, dans le sud de la France. Sa reconnaissance à l’étranger s’est traduite en 2001 par une rétrospective au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg : une première pour un artiste contemporain. Pourtant, de nombreux Américains n’ont jamais entendu parler de lui.

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Pierre Soulages, Peinture, 22 x 314 cm, 24 février 2008. © Archives Soulages/ADAGP, Paris

Ca n’a pas toujours été le cas. La carrière de Soulages a pris un virage déterminant en 1948, lorsque l’ancien conservateur du MoMA, devenu plus tard directeur du Guggenheim, James J. Sweeney, après avoir rendu visite à l’artiste dans son atelier parisien, l’a introduit sur la scène artistique new-yorkaise. Soulages rejoindra l’écurie de l’influente Kootz Gallery, qui organisera sa première exposition individuelle américaine en 1954. Moins d’une décennie plus tard, le Museum of Fine Arts de Houston lui consacrait une rétrospective.

Dans les années 1950, le peintre français était considéré comme une valeur montante au même titre que Rothko, son ami. Rockefeller collectionnait ses toiles. Mais si ses premières œuvres s’inscrivant dans le mouvement de l’expressionisme abstrait ont toujours de la valeur aux yeux des connaisseurs, la plupart des Américains ne s’intéressent pas aux toiles noires qu’il peint depuis le milieu des années 1970. Après que son galeriste new-yorkais, Sam Kootz, a fermé boutique en 1967, le nom de Soulages est petit à petit tombé dans l’oubli. Ses acheteurs, qui jusque-là comptaient pour moitié d’Américains, sont devenus presque exclusivement européens.

Pierre Soulages, Peinture, 195 x 130 cm, mai 1953. © Archives Soulages/ADAGP, Paris
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Pierre Soulages, Peinture, 195 x 130 cm, 14 mars 1955. © Archives Soulages/ADAGP, Paris

Les New-Yorkais ont pu redécouvrir la carrière de Soulages à la galerie Lévy Gorvy, sur Madison Avenue, qui a accueilli en 2019 un ambitieux prélude à l’exposition du Louvre : des toiles du maître datant des années 1950 et 1960, qui furent d’abord exposées aux Etats-Unis ou qui appartiennent à d’importants collectionneurs américains. Une autre raison pour laquelle Soulages est aujourd’hui peu connu des Américains réside peut-être dans le fait que, malgré des liens indéniables avec le courant abstrait de l’après-guerre, il refuse d’être classé dans un mouvement particulier. « Le collectif n’est pas mon tempérament », a-t-il dit un jour dans un entretien au Figaro. « Je fuis tous les groupes, tous les chefs ». De fait, sa prédilection pour le noir l’a toujours classé à part.

Cette fascination remonte à l’enfance. Une anecdote largement répandue veut que le petit Pierre ait trempé son pinceau dans de l’encre noire pour peindre la neige. Déjà, il avait compris la puissance des tons sombres qui, par contraste, font jaillir la lumière. Tout au long de sa carrière, il a exploré ce pouvoir de diverses façons, expérimentant de façon peu orthodoxe avec des matières comme le goudron et une palette d’outils allant des couteaux à palette aux larges brosses du peintre en bâtiment, en passant par des semelles de chaussures. « Je n’ai cessé d’inventer des instruments, le plus souvent dans l’urgence. N’arrivant plus à produire quelque chose, je m’empare de ce que j’ai sous la main », confia-t-il un jour dans un entretien au Point. Affirmant que les œuvres d’art puisent leur essence en elles-mêmes et qu’elles ne représentent rien, il les nomme simplement d’après leurs dimensions et leur date d’achèvement.

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Pierre Soulages, Peinture, 324 x 362 cm, 1985. © Archives Soulages/ADAGP, Paris

Très tôt, Soulages peint au brou de noix sur des fonds clairs de grands traits évoquant la calligraphie. Plus tard apparaissent des formes noires avec une ou deux couleurs, puis des toiles en noir et blanc. Le noir envahit tout en 1979 quand, examinant une toile qui l’avait laissé insatisfait la nuit précédente, Soulages fut surpris de constater que la lumière ambiante donnait vie à tout ce noir : en faisant ressortir les zones rainurées par rapport aux aplats, les reflets changeaient constamment. Il nomme cet effet outrenoir – « au-delà du noir » – et n’a cessé depuis d’en sonder les possibilités infinies, littéralement guidé par la lumière.

 

Article publié dans le numéro de décembre 2019 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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