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Les Français, oubliés de la conquête de l’ouest

On connaît les officiers Lewis et Clark et leur expédition par-delà les Rocheuses en 1804-1806. Mais qui se souvient de Toussaint Charbonneau, leur guide francophone ? Ou de Pierre Gambie, interprète auprès des Indiens timicuas en Floride dans les années 1560 ? Le passé français des Etats-Unis a été occulté, selon l’historien Gilles Havard, directeur de recherche au CNRS et auteur d’un livre sur les explorateurs francophones du Nouveau Monde, L’Amérique fantôme.


France-Amérique : Pourquoi cette « histoire franco-indienne » de l’Amérique a-t-elle effacée ?

Gilles Havard : C’est en grande partie à cause de l’idéologie de la Manifest Destiny, ce schéma narratif qui se met en place au milieu du XIXe siècle : c’est la « destinée manifeste » des Anglo-Américains de s’étendre sur l’ensemble du continent. Dans ce contexte « providentiel » et nationaliste, le passé du territoire n’a aucun intérêt puisque le destin des Américains est de le dominer. Les autres Euro-Américains — les Français dans le centre et le nord-ouest ou les Espagnols dans le sud-ouest — passent alors à la trappe de la mémoire. Comme les Indiens, les Francophones devaient faire place nette et se sacrifier pour le bien des Américains. En 1920, un historien américain parlera des francophones comme des « naufragés de la conquête de l’ouest ».

Se greffent à cela des questions morales. Les francophones qui parcouraient les pays indiens étaient souvent décrits comme des figures de la dissolution impropres comme telles à la prospérité. Dans l’idéologie coloniale anglo-américaine, l’occupation d’un espace passe par la clôture et la culture des terres. Les coureurs de bois, comme les Indiens avec lesquels ils vivaient et échangeaient, étaient souvent vus comme des vagabonds sans attaches, des êtres ignorants, superstitieux, paresseux, ivrognes et violents. Ce cliché, qui s’enracine au début du XIXe siècle, a la vie dure, puisqu’on le retrouve en 2015 dans le film The Revenant d’Alejandro González Iñárritu.

Quel rôle la culture populaire, notamment le cinéma, a-t-elle joué dans cette occultation de l’histoire française des Etats-Unis ?

La Destinée Manifeste a modelé notre vision de l’Amérique du Nord et s’est transmise à la culture populaire. L’effacement de la présence francophone dans les westerns n’est même plus volontaire : elle fait partie de l’inconscient collectif américain. C’est une part d’occultation et une part de méconnaissance. Dans Danse avec les loups (1990), le personnage de Kevin Costner est présenté comme le premier blanc à fouler le sol des Grandes plaines, dans le Dakota du Sud, en 1863. En réalité, cela faisait déjà plus de 150 ans que des coureurs de bois et trappeurs francophones faisaient commerce avec les tribus autochtones de la région, les Arikaras, les Sioux, etc. Cet aspect est complètement effacé. Il y a très peu de films de trappeurs en général et dans les quelques films qui existent, les francophones n’apparaissent que rarement.

 

Certains films font-ils exception ?

Il y a une courte allusion à la francophonie dans le grand film de Sydney Pollack avec Robert Redford, Jeremiah Johnson (1972) : un chef Têtes-Plates nommé Two-Tongues Lebeaux dit quelques mots en français (voir vidéo ci-dessus). Dans La Captive aux yeux clairs (1952) d’Howard Hawks avec Kirk Douglas, des bateliers de langue française quittent St. Louis en 1832 pour se rendre dans les pays indiens ; ils sont décrits positivement, de manière bon enfant et quasiment ethnographique. Dans la mini-série Colorado (1978-1979), l’acteur Robert Conrad (Les Mystères de l’ouest, Les Têtes brûlées) incarne Pasquinel, un trappeur francophone qui remonte la rivière Platte en canoë : son rôle préféré, selon Conrad. Et dans Au-delà du Missouri (1951) avec Clark Gable, on voit des trappeurs chanter « Alouette, gentille alouette » en français !

Que reste-t-il en Amérique du passage de ces aventuriers francophones… à part les hôtels Radisson, nommés en hommage au coureur de bois d’origine parisienne Pierre-Esprit Radisson ?

L’héritage des Français ne se limite pas au Québec : il a touché tout le centre et l’ouest du continent, les Etats actuels du Missouri et du Kansas, le Nebraska, les Dakota, le Wyoming, le Colorado, l’Oregon et l’Etat de Washington. Cette influence est visible dans les toponymes : les noms de rivières (Platte River, Belle Fourche River, Bonne Femme Creek, Gasconade River, L’Eau Qui Court…), de reliefs (Butte Cachée, Coteau des Prairies, Grand Téton…) et de villes (St. Louis dans le Missouri, Boise dans l’Idaho, Prairie du Chien dans le Wisconsin, Prairie du Rocher dans l’Illinois, Flandreau dans le Dakota du Sud…). Provo, dans l’Utah, est une déformation du nom d’Etienne Provost, un trappeur canadien français, et la capitale du Dakota du Sud, Pierre, doit son nom à Pierre Chouteau Jr., un commerçant de fourrures d’origine française né à St. Louis. Certaines tribus indiennes portent aussi un nom français : les Nez Percés, les Cœur d’Alêne, les Pend d’Oreilles ou, parmi les Sioux, les Brûlé et les Sans-Arc. Les appellations données par les voyageurs francophones survivent dans la langue anglaise-américaine.


=> L’Amérique fantôme : les aventuriers francophones du Nouveau Monde de Gilles Havard, Flammarion Québec, 2019. 656 pages, 26 euros.

  • I grew up French Canadian in Maine and never heard much about the French explorers, I have educated myself since and it is a fascinating history. I have a nephew in Menard TX, no one there had a clue where the name came from. A French-Canadian man from Montreal, who also founded Galveston TX and what is now Menard County travelled there in the mid 1800s. Fortunately, we do have the web today and it is all out there, from the stories and the books about the history.

  • Glad to see this is being talked about again. A good reference that give French explorers and trappers their due, if memory serves, is Bernard DeVoto’s Across the Wide Missouri.

    For further French-American engagement, see my new film The Lafayette Escadrille about the American volunteers who flew for France in WWI.
    http://thelafayetteescadrille.org

  • Dans La Louisiane, nous avons des endroits avec les noms Grand Coteau, Ville Platte, Baton Rouge, Grand Marais, Belle Chasse, Butte La Rose, Petite Anse, Des Allemands, Grosse Tete, Maringuoin, Pointe-aux-Chenes, Cheniere aux Tigres, Vacherie, Fausse Pointe, Cypremort Point, etc.

  • Listen: It’s reported that 75% of our people can’t name the three branches of our government, and that well over half of us think the U.S. fought the Russians during WW2. In that environment, it should not surprise that French influence in North America is widely unknown. It might even be something to be thankful for, since if we did know more about the French in North America, God knows what form our knowledge might take.

    Otherwise, some of the French regard us, I think, as « wayfarers without ties to anywhere, and even ignorant, superstitious, lazy, drunken, violent people »–and not without some justification. So the cosmos is in some sort of balance anyway.

  • How can this guy, Clément Thiery, overlook the French presence in the state of Michigan?? Detroit was established in 1701 by Antoine Cadillac, and Sault Ste-Marie & St-Ignace are even older, not to mention the early French presence throughout the entire Great Lakes region through the 1600s. But maybe I’ve missed something in the short summary above.

  • As a schoolchild in New Jersey in the early 1950s, I distinctly remember learning both « Alouette » and « Frere Jacques » in French, even though we didn’t understand a word of it. Later, when I learned French, I realized that we had butchered some of the lyrics, but we didn’t know it at the time. We also learned about the French trappers and fur trade in our history lessons. Of course there are French names for towns, cities, and streets all over the U.S. Films are not necessarily an accurate reflection of history or culture.

  • The Anglo-Americans want to erase not only French but other heritages such as Spanish and Catholic missions. FVEY anyone?

  • Someone please make a documentary before I pass away, I’ve been reading French history for decades–it is so fascinating.

  • I am 70 years old and in my school days here in Texas we were taught a lot about the French explorers and the Spanish explorers along with the English. Today’s school no longer teach American history like they did when I was growing up. My oldest son married a woman who can trace her roots back to the Cajun who were expelled from Nova Scotia and settled in what is now the Acadiana region of Louisiana. They still hold a lot of their French festivals so that we may all learn about their culture.

  • Article intéressant. A de rares exceptions près le cinéma hollywoodien à visée « historique » a toujours contribué à réécrire l’histoire. C’est vrai aussi en ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale, par exemple.

  • J’aimais lire les vieux National Geographic. On y racontait l’histoire, Etat par Etat, pays par pays, avec de belles cartes. Aujourd’hui l’histoire a fait place à l’écologie, à des articles inintéressants pour moi. Il y a encore des gens bien. Allez au Fort de Chartres (Prairie Du Rocher, IL) par exemple.

  • Pour ceux que cette histoire intéresse, je me permets de signaler cet ouvrage : Rendez nous l’Amérique ! Acadie, Canada, Louisiane, une épopée française par Alain Dubos, qui remonte le temps et les 200 ans de la présence française en Amérique du Nord. Accessible par le système Kindle, sur Amazon. Une injustice réparée !

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