The Wordsmith

Qu’est-ce qu’un francophone ?

Mars est le mois de la francophonie et le 20 mars, la journée internationale de la francophonie. Un mot qui recouvre à la fois une réalité sociolinguistique et un concept géopolitique. Explications.
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© Sylvie Serprix

Cela peut nous paraître évident : être francophone, c’est parler français. Le mot, pourtant, n’est pas si ancien que cela. Il est apparu pour la première fois en 1880 sous la plume d’un géographe, Onésime Reclus (1837-1916), frère cadet du célèbre Elisée (1830-1905), géographe lui aussi et par ailleurs militant anarchiste résolu.

Jusque-là, la question ne se posait pas. On parlait français en France et dans quelques régions des pays voisins ainsi qu’au Canada, ex-possession française, de même que dans quelques lointains territoires insulaires. C’était tout. Les choses allaient changer avec l’expansion coloniale de la France – et de la Belgique. En quelques décennies, la langue française se répandait sur les cinq continents. Il faudra néanmoins attendre 1962 pour que le mot « francophonie » fasse son entrée dans Le Petit Larousse, défini comme la « collectivité constituée par les peuples parlant français ».

Sous le vocable « francophone » se cachent aujourd’hui des réalités sociolinguistiques très variées. En France, au Québec, en Wallonie et dans quelques cantons suisses (Genève, Vaud, Neuchâtel, Jura), le français est largement dominant, voire exclusif. Dans vingt pays d’Afrique subsaharienne, il est la langue officielle (parfois en partage avec une autre langue), bien que souvent parlé par une minorité de la population. Dans d’autres cas, il n’a aucun statut officiel tout en ayant un grand nombre de locuteurs. C’est la situation qui prévaut au Maghreb.

L’un dans l’autre, on compte quelque 300 millions de francophones dans le monde, ce qui, selon certaines estimations, situe le français au cinquième rang des langues les plus parlées, après le mandarin, l’anglais, l’hindi et l’espagnol – et juste devant l’arabe et le bengali.

Encore faut-il faire la part entre « francophones réels » (235 millions), qui font un usage habituel du français comme première ou deuxième langue, et « francophones occasionnels » (65 millions), qui n’en ont qu’une pratique et une maîtrise limitées. On notera qu’une majorité de tous ces locuteurs vivent en Afrique. Compte tenu de la très forte croissance démographique de cette région du monde, la proportion approchera 75 % en 2050. Selon les scénarios, on comptera à cette date entre 500 et 750 millions de francophones sur les cinq continents.

Autre signe de l’importance du français dans le monde, il est, avec près de 120 millions d’élèves, la deuxième langue apprise comme langue étrangère après l’anglais. Il est aussi la quatrième langue la plus utilisée sur Internet.

Au-delà de ces données sociolinguistiques, la francophonie a aussi une dimension géopolitique. Celle-ci a pris corps en 1970 avec la création de l’Agence de coopération culturelle et technique, qui deviendra en 2005 l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Pour les pères fondateurs, notamment Léopold Sédar Senghor (1906-2001), premier président du Sénégal avant d’entrer à l’Académie française en 1984, la francophonie, plus qu’une communauté linguistique, est une vision du monde dans laquelle le métissage culturel est primordial.

Au fil des ans, la francophonie institutionnelle a élargi son domaine à la coopération économique tout en se donnant « des objectifs ouvertement stratégiques en matière de défense de la diversité culturelle, de promotion de la démocratie et de relations internationales fondées sur le multilatéralisme ». (Voir l’excellent Atlas de la francophonie d’Ariane Poissonnier, dont une nouvelle édition est parue en 2021 aux éditions Autrement.)

En 2022, l’OIF regroupe 88 membres, Etats ou gouvernements, dont 54 membres à part entière, 7 associés et 27 observateurs, parmi lesquels la Louisiane depuis 2018. A l’exception notoire de l’Algérie, toutes les anciennes colonies de la France (et de la Belgique) sont du lot. C’est pourquoi, souvent assimilée à une survivance ou un prolongement de la colonisation, la francophonie n’échappe pas aux critiques. C’est dans le domaine littéraire que celles-ci ont le plus d’échos. Dans beaucoup de librairies, on trouve un rayon francophone, regroupant les ouvrages d’auteurs canadiens, maghrébins, subsahariens, etc. Et, à part, ceux des Français.

Avec nombre d’autres écrivains de toutes origines, le Franco-Congolais Alain Mabanckou s’insurge contre cette définition géographique de la littérature. Il y voit une espèce de hiérarchisation, avec d’un côté les auteurs hexagonaux et, de l’autre, dans une catégorie mineure, les auteurs venus de pays lointains. Pour lui, cette distinction, aux forts relents coloniaux, n’est rien de moins qu’insultante.

Si ce dualisme n’existe pas dans l’aire anglophone, c’est que cet espace linguistique s’organise autour de plusieurs pôles : Etats-Unis, Royaume-Uni, Inde, Nigeria, Australie… Sur le plan institutionnel, le Commonwealth peut être comparé à l’OIF. Mais, plus qu’une structure de coopération linguistique et culturelle, il constitue un club de pays rassemblés autour de l’ancienne puissance impériale avec des objectifs essentiellement économiques.


Article publié dans le numéro de mars 2022 de
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