The Wordsmith

A chacun son réveillon

Moments clés dans le calendrier festif des Françaises et des Français, les réveillons de Noël et du Nouvel An répondent à des codes bien établis. D’un pays à l’autre, d’une culture à l’autre, ces codes varient du tout
© Jean-Baptiste Gurliat/Ville de Paris

Il est des mots qui, entre tous, ont une sonorité enchanteresse. C’est le cas de réveillon. Probablement parce qu’il rime avec flonflon, lampion et cotillon, termes évoquant des moments festifs. Au départ, pourtant, il ne s’agit que d’un dîner pris tardivement. Et ce, à quelque moment de l’année que ce soit. Car « réveillon » vient tout simplement du verbe réveiller qui, faut-il le rappeler, signifie « tirer du sommeil » et, à la forme pronominale (« se réveiller »), « sortir du sommeil ».

Si on remonte au latin, on trouve le verbe vigilare, qui a donné à la fois veille et vigile. Ce qui confirme que faire réveillon, à l’origine, n’a rien à voir avec une grande bouffe… Dans son Dictionnaire universel de 1690, le lexicographe Antoine Furetière le définit comme « un repas qu’on fait au milieu de la nuit, après avoir veillé, dansé, joué ». Ce n’est qu’au début du XIXe siècle, ainsi que l’atteste Alexandre Grimod de La Reynière dans son Almanach des gourmands de 1804, que le mot est régulièrement associé aux festivités de la nuit de Noël. (Il faudra attendre les prémices du XXe siècle pour que l’on désigne par le même vocable le repas que l’on fait le soir de la Saint-Sylvestre, veille du Premier de l’an.)

C’est au regretté Jean d’Ormesson que l’on doit cette très machiste formule : « Les traditions – comme les femmes – sont faites pour être à la fois respectées et bousculées. » A Noël, les Français, c’est entendu, mangent de la dinde. Un mets pas aussi traditionnel que cela, toutefois, puisqu’il a été emprunté aux Américains après que les conquistadors ont découvert ce gallinacé à leur arrivée sur le Nouveau Continent à la fin du XVe siècle.

Depuis, la dinde est devenue la vedette, malgré elle, de Thanksgiving, la fête célébrée aux Etats-Unis le quatrième jeudi de novembre afin de rendre hommage aux pionniers anglais débarqués en Amérique au début du XVIIe siècle. Longtemps viande de luxe réservée aux tables aristocratiques, la dinde farcie et rôtie s’est imposée, à partir du XIXe siècle, comme le plat des fêtes de fin d’année préféré des Français. Ce n’est que très récemment, de la même façon, que les huîtres, le homard, le saumon fumé ou encore le foie gras sont au menu des mêmes fêtes. Il y a peu encore, au XIXe siècle, saucisses, boudins et pieds de porc faisaient le bonheur des veillées paysannes.

La bûche, pour sa part, ne manque pas de lettres de noblesse. La consommation de ce gâteau, qui reproduit un rite païen lié à la célébration de l’hiver, est attestée dès le Moyen Age. De la Belgique au Liban, en passant par le Québec, la Suisse et le Vietnam, elle termine le repas de Noël dans nombre de pays francophones.

Dans la tradition chrétienne, les célébrations festives étaient précédées d’une période de pénitence. Avant les ripailles de Pâques s’imposait le long jeûne (40 jours) du Carême. Interdite certains jours, la viande était remplacée par du poisson. D’où l’habitude, encore ancrée dans les consciences, de s’abstenir de steak et de gigot le vendredi, en mémoire de la Passion de Jésus-Christ.

Dans toutes les religions du Livre, au demeurant, l’alternance de jeûnes et de bombances rythme la vie des fidèles. Certains mets et certaines pratiques étant, en outre, interdits ou sacralisés selon les circonstances.

Pendant le shabbat, jour de repos hebdomadaire des juifs, les plus pratiquants d’entre eux ne travaillent pas, n’utilisent pas d’argent et s’abstiennent de tâches courantes telles que la manipulation de l’électricité ou l’utilisation du téléphone. Conduire une voiture n’est pas non plus autorisé. Quant à la nourriture, elle doit avoir été cuite avant le shabbat. Pour Roch Hachana, le Nouvel An du calendrier hébreu, qui commémore l’anniversaire de la création du monde, différents aliments spécifiques font partie du rituel : pommes, grenades, courges, dattes, miel. Cette fête, qui s’étend sur deux jours, ouvre une période de plus d’une semaine de pénitence (on ne mange pas de viande, on ne boit pas de vin), jusqu’à Yom Kippour, le Jour du Grand Pardon.

Pas de dinde chez les musulmans, mais un mouton pour l’Aïd el-Kébir, qui commémore, selon la tradition islamique, le sacrifice que Dieu demanda à Abraham pour éprouver sa foi. Des musulmans qui, d’une certaine façon, réveillonnent un mois durant puisque, pendant le ramadan, ils doivent attendre le coucher du soleil pour rompre le jeûne et festoyer. Nulle bombance, en revanche, le premier jour de Mouharram (le premier mois du calendrier islamique), qui marque la nouvelle année musulmane, inaugurant autrefois une période sacrée où toute activité guerrière était interdite (ou haram en arabe).

Le Nouvel An chinois, lui, est l’occasion d’une débauche de festivités. Celles-ci s’étalent sur quinze jours et culminent avec la fête des lanternes. Les célébrations comportent un réveillon marqué par un dîner copieux où les plats ont une valeur symbolique très forte. Ainsi le poisson, synonyme d’abondance, est-il la garantie que l’on ne manquera de rien au cours de l’année à venir.

Aux Etats-Unis, où toutes les traditions du monde cohabitent, on fête le Nouvel An dans la rue plus qu’à la maison. A minuit sonnant, alors que les gens se sont réunis par milliers dans les centres-villes, à Times Square pour ce qui concerne New York, les feux d’artifice illuminent le ciel. Avant cela, dans beaucoup de cités américaines, on célèbre le passage à la nouvelle année en faisant descendre à terre des objets porteurs de symbole telles des boules de cristal.

Ainsi donc, réveillon ne signifie pas nécessairement gueuleton !


Article publié dans le numéro de décembre 2023 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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