Mode

Le chic hivernal à la française, des pistes à la rue

Cet hiver encore, la mode descend de la montagne. Jadis réservé aux bergers, alpinistes, skieurs et chasseurs alpins, le style des sommets infiltre l’univers urbain. Parmi ces marques tenantes du chic mountain to city, on trouve de nombreuses griffes françaises qui séduisent aux Etats-Unis.
© Fusalp

On ne compte plus sur les réseaux sociaux les utilisations du mot-clé #AprèsSki. Cette expression, à ne pas confondre avec le terme français qui désigne les Moon Boots et, par extension, les bottes fourrées que l’on enfile après une journée sur les pistes, est très populaire aux Etats-Unis. Elle désigne la culture de la glisse et les plaisirs associés : bars, cocktails au coin de la cheminée, fondue, boîtes de nuit, mais aussi spas, hôtels cinq étoiles et DJ sets dans la neige. L’équivalent montagnard de la troisième mi-temps au rugby ou du 19e trou au golf en somme.

Cette tradition festive est aussi ancienne que le ski. Dans la Norvège du milieu du XIXe siècle, au moment où s’organisent les premiers clubs et les premières compétitions, en récompense des efforts fournis, on partage un petit verre d’aquavit et une plâtrée de pommes de terre. A la Belle Epoque, les stations alpines comme Saint-Moritz, Megève et Chamonix conjuguent sports d’hiver et hôtellerie de luxe et attirent l’élite anglaise, puis américaine, qui donne son cachet au ski. L’expression après-ski, apparue dans les Bierstuben autrichiens, fera son entrée dans les dictionnaires américains en 1951.

Dans les années 1960, l’après-ski est l’apanage des happy few. Le photographe américain Slim Aarons chronique les vacances de la jet-set, en été sur la Côte d’Azur, en hiver dans les Alpes, le Vermont ou le Colorado. L’un de ses clichés, pris à Snowmass Village en mars 1968, immortalise une fondue party sur les cimes enneigées, organisée par le magazine Holiday : un hélicoptère a acheminé les plateaux de charcuterie et les caquelons de fromage ; les invités en combinaisons à la mode trinquent en riant.

Fête sur les cîmes à Snowmass Village, dans le Colorado, en 1968. © Slim Aarons/Getty Images

La neige en vogue

Avec le capital commercial des sports d’hiver en pleine croissance, la mode a suivi la tendance. « Un important shift est en train de se produire », observe Sophie Lacoste Dournel, qui copréside la marque Fusalp. La maison fondée à Annecy en 1952, réputée pour ses pantalons fuseaux, vestes et autres équipements destinés aux athlètes, a ouvert une boutique à Manhattan en 2022 et deux autres l’année dernière à Aspen et à Vail, dans les montagnes Rocheuses. (Fusalp dispose en outre de 18 points de vente aux Etats-Unis, et les Américains sont les deuxièmes principaux clients en ligne après les Français.) « Nos best-sellers, aujourd’hui, ce sont les manteaux de ville. En Europe, nous vendons 60 % de produits urbains, contre 40 % de produits de montagne. »

Qu’est-ce qui pousse donc un citadin à acheter chez Fusalp une parka Gezi garnie de plumes et de duvet de canard, notée cinq étoiles pour « grand froid » ? « Nous avons un style fort, à la fois glamour, reconnaissable et désirable », poursuit Sophie Lacoste Dournel, qui a administré pendant neuf ans la marque Lacoste, fondée par son grand-père. « Mais Fusalp produit avant tout des vêtements techniques, à l’épreuve du froid, du vent et de la neige, et adaptés à la vie de tous les jours. A ski ou à vélo, nous sommes de plus en plus mobiles et avons besoin d’être protégés tout en nous sentant élégants. Notre ADN, c’est cette conversation entre la technique et le style. »

Même constat chez Rossignol, autre marque française emblématique, fondée au pied du massif de la Chartreuse en 1907, qui dispose d’un réseau de plus de 1 500 revendeurs aux Etats-Unis : « Les clients apprécient nos produits – nos vêtements et chaussures, mais aussi nos bonnets, gants, chaussettes, casques et lunettes – pour leurs performances techniques et leur look. Nous nous adressons avant tout à une clientèle active qui se reconnaît dans notre approche mountain to city. »

© Fusalp
© Rossignol

A la conquête de nouveaux horizons

Pour se distinguer et s’étendre au-delà du domaine skiable, les marques multiplient les incursions vers la haute couture et le streetwear : Fusalp avec Pucci, Moncler avec Rick Owens, Rossignol avec Dickies, Balmain ou Jean-Charles de Castelbajac, Salomon avec Comme des Garçons. Dior a répondu en 2021 en créant sa propre collection capsule de prêt-à-porter hivernal : une « ode à l’évasion et à la magie de la montagne » qui propose notamment une doudoune courte à 4 900 euros ! C’est le revers de la tendance #AprèsSki : les poseurs ont envahi les restaurants d’altitude. A l’image de cette Intagrammeuse qui a récemment découvert la glisse dans les Alpes : « L’ambiance était so cute, mais le ski en lui-même? Bof, pas si cute. »

Les équipementiers, eux, assurent que leur approche de la montagne n’est pas « une vue de l’esprit », mais le résultat d’une longue expérience. En 1960, Rossignol a réalisé les skis d’acier et de polyéthylène qui ont propulsé le descendeur français Jean Vuarnet vers la première marche du podium aux Jeux olympiques de Squaw Valley, en Californie. A Innsbruck quatre ans plus tard, Fusalp habillera les slalomeuses Christine et Marielle Goitschel, applaudies pour leur double doublé, puis Jean-Claude Killy, triple médaille d’or à Grenoble en 1968. Chaque nouvelle victoire accroît « notre légitimité », selon la coprésidente de Fusalp.

Depuis trois saisons, la marque savoyarde est partenaire de l’équipe britannique de ski. Les performances de ces athlètes de haut niveau permettent de concevoir des produits toujours plus innovants. Des membranes étanches et respirantes, des matériaux composites à base de laine, de chanvre, de polyamide et de polyuréthane, soumis à d’intensifs tests en laboratoire et en milieu naturel : le développement d’une veste ou d’un pantalon de ski est autant affaire de science que de couture. « Notre centre de recherche et développement accompagne les champions, améliore l’ergonomie et les aide à gagner des dixièmes de seconde sur une descente », explique Sophie Lacoste Dournel. « Nos clients apprécient aussi cette attention à la ville. »


Article publié dans le numéro de janvier 2024 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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