Business

Les voiliers-cargos transatlantiques ont le vent en poupe

Chaque année depuis 2020, l’entreprise bretonne Grain de Sail effectue deux traversées à la voile entre Saint-Malo et New York avec dans ses cales du vin et du chocolat. Comme une poignée de start-up françaises, elle mise sur des navires innovants pour réinventer le transport de marchandise « zéro carbone ».
Le voilier français Grain de Sail I, capable de transporter jusqu’à 50 tonnes de marchandise à travers l’Atlantique. © Grain de Sail

En ce froid matin de décembre, les quais de la zone portuaire d’Elizabeth, dans le New Jersey, sont couverts d’une fine couche de givre. Le jour se lève à peine et une équipe de dockers s’active déjà pour décharger des palettes de vin, de bière artisanale et de tablettes de chocolat. Au milieu des porte-conteneurs et pétroliers du port de New York, le navire de 22 mètres qui les occupe semble minuscule. Mais le Grain de Sail I préfigure une révolution pour le transport maritime et pour l’environnement : le retour des voiliers-cargos dans l’Atlantique. Un siècle après l’arrêt des grandes traversées marchandes à la voile, les initiatives en faveur de leur renaissance se multiplient. Depuis son lancement, fin 2020, le Grain de Sail I effectue deux boucles par an entre Saint-Malo, New York et la République dominicaine, avec dans sa cale jusqu’à 50 tonnes de marchandise. Son successeur, le Grain de Sail II, actuellement en construction, sera deux fois plus long et pourra embarquer 350 tonnes.

D’autres entreprises voient encore plus grand. TOWT (pour TransOceanic Wind Transport), installée au Havre, a commandé deux voiliers-cargos de 81 mètres et 1 100 tonnes de chargement, dont le premier sera livré fin 2023. Le Nantais Neoline, soutenu par le géant français du transport maritime CMA CGM, a lancé début janvier la construction d’un navire à voiles rigides de 88 mètres de long, le Neoliner, capable d’emporter 265 conteneurs, 400 voitures ou 5 000 tonnes de marchandise. Nantais lui aussi, Zéphyr & Borée porte plusieurs projets, dont un voilier-cargo de 121 mètres, le Canopée, qui doit transporter la prochaine fusée Ariane entre l’Europe et la Guyane française.

voilier-cargo-atlantic-atlantique-france-grain-de-sail-shipping-sailboat-freight-wind-ship-vent-neoliner-neoline-towt-5
TOWT, installé au Havre, a commandé deux voiliers-cargos de 81 mètres et 1 100 tonnes de chargement. © PIRIOU
voilier-cargo-atlantic-atlantique-france-grain-de-sail-shipping-sailboat-freight-wind-ship-vent-neoliner-neoline-towt-6
Le Neoliner, le premier navire roulier à voiles, reliera Saint-Nazaire et Baltimore d’ici 2024. © Neoline/Mauric

Objectif commun de ces pionniers, tous originaires de la façade atlantique française : décarboner le transport maritime, qui représente aujourd’hui 3 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, mais pourrait atteindre 17 % à l’horizon 2050, selon l’Organisation maritime internationale. Pour réduire leur empreinte carbone, les grands armateurs planchent déjà sur des solutions, comme le remplacement du fioul lourd, très polluant, par du gaz naturel, des biocarburants ou de l’hydrogène produit à partir d’énergies renouvelables. Les promoteurs des voiliers-cargos veulent aller plus loin et visent le « zéro carbone » en exploitant l’énergie la moins polluante et la plus éprouvée. « Le vent au large est abondant, il est désormais prédictible et la voile fournit le meilleur rendement pour transporter de lourdes charges sur de longues distances », explique Guillaume Le Grand, cofondateur et président de TOWT.

« Il y a deux grandes différences par rapport aux voiliers qui naviguaient au siècle dernier », détaille Jacques Barreau, directeur général de l’entreprise Grain de Sail, fondée en 2010 à Morlaix avec son frère jumeau Olivier. « La technologie, avec des équipements bien mieux conçus et des matériaux plus efficaces et plus résistants. Mais aussi la navigation, avec des satellites et des prévisions météo qui permettent de trouver le meilleur compromis entre vitesse et sécurité. » D’où l’importance de faire construire des voiliers modernes, bénéficiant du savoir-faire tricolore en matière de course au large, mais conçus pour le fret. « Aujourd’hui », ajoute-t-il, « chaque navire est un prototype, car personne ne sait faire de voilier moderne pour porter de la charge, ce qui oblige à tout inventer ».

Des voiliers de plus en plus grands et innovants

Pour financer son premier navire et avoir de quoi le remplir, Grain de Sail a commencé par développer une activité de torréfacteur et de chocolatier, distribuant son café et ses tablettes dans les supermarchés de l’ouest de la France. Ce n’est qu’en 2018 qu’il a pu lancer la construction de Grain de Sail I, qui a effectué sa première traversée transatlantique en novembre 2020. Depuis, la même boucle se répète au printemps et en fin d’année. Le bateau part de Saint-Malo chargé de vin bio ou de champagne qui sont revendus à New York (durée moyenne du voyage : 27 jours, contre moins de dix à bord d’un cargo traditionnel). Après quelques jours sur un quai de Brooklyn, histoire de faire connaître la marque et de rencontrer des clients, il met les voiles vers la République dominicaine avec dans ses cales le matériel médical d’une association humanitaire, la Afya Foundation. Puis il repart vers la France, chargé de cacao.

voilier-cargo-atlantic-atlantique-france-grain-de-sail-shipping-sailboat-freight-wind-ship-vent-neoliner-neoline-towt-2
Les frères Olivier (à gauche) et Jacques Barreau, les fondateurs de Grain de Sail. © Grain de Sail
voilier-cargo-atlantic-atlantique-france-grain-de-sail-shipping-sailboat-freight-wind-ship-vent-neoliner-neoline-towt-4
D’ici deux ans, Grain de Sail compte transporter l’intégralité de son chocolat à la voile. © Grain de Sail
voilier-cargo-atlantic-atlantique-france-grain-de-sail-shipping-sailboat-freight-wind-ship-vent-neoliner-neoline-towt-3
Après quelques jours sur un quai de Brooklyn, le Grain de Sail I mettra les voiles vers la République dominicaine. © Grain de Sail

Néanmoins, à peine la moitié du chocolat transformé par Grain de Sail est aujourd’hui acheminée à la voile. « Le second navire, qui sera lancé début 2024, nous permettra d’atteindre l’objectif final : transporter l’intégralité de notre café et de notre cacao », indique Jacques Barreau. L’entreprise va pouvoir enrichir son offre avec de l’huile d’olive et du rhum, acheminer davantage de vin français vers les Etats-Unis et s’ouvrir à des clients extérieurs désireux de réduire leur empreinte carbone. « Nous voulons rester sur un trajet Saint-Malo-New York et, à terme, se rapprocher d’une fréquence hebdomadaire, ce qui nécessitera quatre ou cinq navires. »

TOWT, qui a démarré ses activités en 2011, revendique plus de 1 500 tonnes transportées à ce jour sur une vingtaine de voiliers traditionnels, souvent des vieux gréements, affrétés à chaque voyage. Cela a permis à l’entreprise de générer ses premiers revenus et d’expérimenter différents modes de transport à la voile. « Nous avons transporté de l’alcool, du café, du cacao et du sel, en étant nos propres négociants ou pour d’autres importateurs », explique Guillaume Le Grand. Ses deux voiliers-cargos, dont le premier sera livré fin 2023, seront amarrés au Havre. Quant à Neoline, leur navire – le premier roulier à voiles, capable de transporter des voitures, des camions et des wagons – reliera dans deux ans Saint-Nazaire et Baltimore, avec des escales à Saint-Pierre-et-Miquelon et Halifax. L’entreprise compte parmi ses actionnaires l’armateur CMA CGM et a déjà signé des accords pour acheminer les produits de Renault, Michelin, Hennessy ou Longchamp. « Nous voulons proposer des services de transport à une échelle industrielle, avec un objectif de compétitivité », avance Jean Zanuttini, président de Neoline.

Aucun des pionniers de ces nouveaux voiliers-cargo n’envisage pour autant de rivaliser avec les tarifs des géants des mers, qui représentent aujourd’hui l’essentiel du trafic maritime mondial. « Il y aura un surcoût, parce que nous n’aurons jamais l’efficacité d’un porte-conteneurs de 300 ou 400 mètres qui avance au mazout », reconnaît Jacques Barreau. « Il va falloir admettre que nous devrons payer plus pour un transport qui ne dégrade pas l’environnement. Il n’y a pas de miracle : vous ne pouvez pas être moins cher et en même temps bon pour la planète. »


Article publié dans le numéro de mars 2023 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

Le meilleur de la culture française

Publié dans un format bilingue, en français et en anglais, le magazine France-Amérique s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la culture française et à l’amitié franco-américaine.

Déjà abonné ?