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Philippe Labaune, enfant de la bulle

Gestionnaire de fortune à New York pendant 25 ans, Philippe Labaune est devenu galeriste à Chelsea en pleine pandémie. Sa spécialité : les illustrateurs de bande dessinée. Un marché en plein essor en Europe, mais peu développé au pays des comics.
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© Philippe Labaune Gallery

C’est une galerie pas tout à fait comme les autres qui a ouvert il y a un an tout juste dans le quartier de Chelsea. Au bout de la 24e Rue Ouest, presque en face de Gagosian, le temple du marché de l’art contemporain new-yorkais, la Philippe Labaune Gallery a choisi un créneau en pleine expansion en Europe mais encore quasiment inexploité aux Etats-Unis : la bande dessinée.

Après 25 ans de carrière dans la finance new-yorkaise, et presque autant à collectionner planches et dessins de ses illustrateurs favoris, ce jeune quinquagénaire originaire de Valence, dans la Drôme, a choisi de passer de l’autre côté du marché et de transformer sa passion en entreprise. « J’ai toujours été un amoureux de la bande dessinée ; j’ai perdu un père et un frère quand j’étais enfant et la BD a été une forme de refuge à l’adolescence », raconte-t-il dans l’arrière-boutique de sa galerie, dont les murs composent un mini-musée de ses dessinateurs favoris : Bilal, Mœbius, Liberatore, Charles Burns, Georges Bess…

Philippe Labaune a découvert New York comme étudiant, dans le cadre d’un échange entre son université lyonnaise et Pace University. « Je devais rester huit mois, j’ai enchaîné sur un MBA que j’ai financé en travaillant comme professeur assistant et je ne suis jamais reparti. » Mais c’est à Paris, au début des années 2000, qu’il a commencé sa collection, auprès de l’un des premiers galeristes de bande dessinée, Daniel Maghen. « Avec mon premier bonus, j’ai acheté un petit dessin de Mœbius que j’ai dû payer 80 euros et qui est toujours dans mon bureau. La galerie était toute petite, les dessins étaient punaisés sur le mur, mais quand j’ai découvert que l’on pouvait acheter une planche originale, j’ai trouvé ça incroyable. »

Un marché en plein essor

Pendant les deux décennies suivantes, l’agence de gestion de fortune Stralem & Company, dont Philippe Labaune est un des associés, ne cesse de grandir. Sa collection aussi : elle compte aujourd’hui près de 150 planches et œuvres originales, « dont une cinquantaine de très belles pièces. Mais je n’ai pas de dessin d’Hergé… Ma génération, c’est celle de Métal hurlant [publié aux Etats-Unis sous le titre Heavy Metal], L’Echo des savanes et Fluide glacial », des magazines qui ont ouvert la bande dessinée francophone à un public plus adulte que celui de Spirou et de Tintin.

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Miles Hyman, Tribeca Tenements, 2021. © Courtesy of Philippe Labaune Gallery
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Elizabeth Colomba, Queenie, 2022. © Courtesy of Philippe Labaune Gallery
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Nicolas de Crécy, Le pendule de Foucault, 2021. © Courtesy of Philippe Labaune Gallery
Georges Bess, Le Centaure, 2016-2017. © Courtesy of Philippe Labaune Gallery

Habitué du festival de la bande dessinée d’Angoulême (« Comme j’y allais tous les ans, j’ai commencé à connaître du monde ; on m’appelait l’Américain ! » des galeries et des ventes aux enchères, Philippe Labaune est en première ligne pour assister à la montée en puissance du marché. « La vente des dessins d’Enki Bilal par Artcurial, en 2007, a été un tournant. La première planche était estimée à 30 000 euros et elle est partie pour le double. Les prix ont monté tout au long de la vente. » Ce jour-là, le record mondial pour un dessin de bande dessinée est battu, avec une œuvre adjugée à 177 000 euros. Depuis, la hausse ne s’est jamais arrêtée. En janvier 2021, un dessin d’Hergé pour la couverture de l’album Le Lotus bleu est parti pour 3,2 millions d’euros.

Au cours de la même période, les galeries se sont multipliées en Europe. « Il y en a une demi-douzaine à Paris, deux à Bruxelles, deux en Italie et une ou deux en en Espagne », énumère Philippe Labaune. Mais les Etats-Unis restent encore largement à l’écart du phénomène. Les collectionneurs de bandes dessinées existent, « mais ils s’intéressent souvent davantage aux tirages rares et aux planches de comics qu’aux grandes illustrations et l’essentiel des ventes se fait par Internet. Ce n’est pas mon truc… »

Tintin et la Covid

En 2019, Philippe Labaune saute le pas et revend ses parts de Stralem & Company. Pour tester le marché, il monte début 2020 une première exposition new yorkaise, à la galerie Danese/Corey. Intitulée Line and Frame: A Survey of European Comic Art, elle résume sept décennies de bande dessinée à travers les œuvres de 51 artistes, de Tintin et Alix à des auteurs plus contemporains, comme Manu Larcenet et Pénélope Bagieu. « J’avais fait venir une grande peinture d’Enki Bilal et, pour la première fois aux Etats-Unis, deux planches de Hergé. »

L’exposition est un succès public, mais sa fermeture, le 14 mars 2020, coïncide avec celle des frontières américaines en raison de la pandémie de Covid-19. « On a eu quelques heures pour tout remballer et les planches de Tintin sont restées bloquées à l’aéroport pendant six mois. » Plus grave, les promesses de ventes s’annulent les unes après les autres. Quelques jours plus tard, coup de chance, un représentant de George Lucas le contacte pour acquérir la moitié des œuvres. Elles enrichiront le fonds du Lucas Museum of Narrative Art, qui doit ouvrir l’an prochain à Los Angeles.

Autre conséquence de la crise sanitaire : Philippe Labaune trouve enfin une galerie à louer dans Chelsea. « Avant la pandémie, aucun propriétaire ne voulait louer pour de la bande dessinée. Mais beaucoup de galeries sont depuis parties et j’ai même pu négocier le loyer. » Depuis le premier vernissage, le 8 avril 2021, les 150 mètres carrés de la Philippe Labaune Gallery ont accueilli un hommage au dessinateur japonais Katsuhiro Otomo, connu pour le manga Akira, et des expositions individuelles centrées sur les artistes européens Georges Bess, Liberatore ou Lorenzo Mattotti. Selon le galeriste, les acheteurs sont au rendez-vous. « J’ai la chance de pouvoir faire cela après une longue carrière dans la finance, mais la galerie se doit d’être rentable. Donc nous avons un fonctionnement assez frugal, tout en essayant de proposer des choses intéressantes. »

Jusqu’au 16 avril, Philippe Labaune exposait trois dessinatrices sous l’intitulé 3 Continents : l’Israélienne Rutu Modan, la New-Yorkaise d’origine martiniquaise Elizabeth Colomba et la Française Catherine Meurisse, survivante de l’attentat contre Charlie Hebdo. Viendront ensuite le Français Nicolas de Crécy jusqu’au 18 juin, puis à l’automne le Belge François Schuiten, qui vient d’illustrer pour Louis Vuitton un Carnet de voyage consacré à la planète Mars. Philippe Labaune, lui, rêve de Floride, où il aimerait trouver un espace pour une seconde galerie. «Mon but est de montrer que la bande dessinée est un art important et que quand le dessinateur a la possibilité de faire des grands formats, cela donne quelque chose de magique. Les illustrateurs de bande dessinée sont de grands dessinateurs et il n’y en a plus beaucoup dans l’art aujourd’hui. »

 

Article publié dans le numéro d’avril 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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