Beyond the Sea

Harry & Caresse Crosby : une vie de scandales transatlantiques

Au plus fort des Années folles, on estime entre 20 000 et 30 000 le nombre d'Américains à Paris. A côté des hommes d'affaires, diplomates ou industriels, une toute petite minorité a renoncé à la course à la croissance pour profiter pleinement de la douceur de vivre à la française. Parmi ces esthètes et épicuriens, le couple Crosby incarna plus qu'un autre la démesure des années 1920.
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Harry et Caresse Crosby en 1927. © Special Collections Research Center, Morris Library, Southern Illinois University Carbondale

Stephen Van Rensselaer Crosby n’en revient pas. Comment son fils Harry, âgé d’à peine 22 ans, a-t-il pu s’éprendre de cette « Polly », de sept ans son aînée, mariée et mère de deux enfants ? De mémoire de Bostonien, on n’a jamais vu chose pareille. Pour tromper l’attention du jeune homme, on lui confie sur le champ un poste à la Shawmut National Bank. Harvard peut bien attendre. Et, c’est bien connu, les chiffres et le travail peuvent tout arranger, même les peines de cœur. La famille Crosby semble oublier un peu vite que Harry, sous ses airs rêveurs, n’a plus rien d’un enfant. En 1917, il s’est enrôlé dans le service des ambulances de l’armée américaine. Pendant deux ans, il a côtoyé la mort en sillonnant la campagne française, parfois à quelques kilomètres seulement du front. De ce voyage au bout de l’enfer, il a conservé un sang-froid à toute épreuve et, dans le regard, la marque des douleurs muettes.

Malgré l’interdiction familiale, le jeune homme continue de faire une cour assidue à Polly Phelps Jacob, épouse Peabody, délaissée par un mari alcoolique. La belle assure d’abord qu’elle ne cédera pas ! Harry redouble de persuasion et menace même de se suicider. Polly Peabody finit par capituler, tout comme son mari et la famille Crosby. Le 9 septembre 1922, à l’issue d’un feuilleton romanesque qui aura tenu en haleine la côte est durant plus de deux ans, Polly Phelps Jacob, divorcée, épouse Harry Crosby à New York. Deux jours plus tard, les jeunes mariés, accompagnés des enfants issus du premier lit, embarquent pour l’Europe, en direction de Paris.

Harry Crosby et Polly Phelps Jacob le jour de leur mariage, à New York, le 9 septembre 1922. © Special Collections Research Center, Morris Library, Southern Illinois University Carbondale
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La jet set avant l’heure : sur un coup de tête, les Crosby pouvaient quitter Paris et prendre un avion pour Venise, l’Afrique du Nord ou l’Angleterre, comme ici en 1925. © Special Collections Research Center, Morris Library, Southern Illinois University Carbondale

Un drôle de couple

La Ville Lumière avait déjà son lot d’originaux. Les Crosby vont les surpasser. Le matin, Polly, en maillot de bain rayé, et Harry, en complet-veston, quittent l’appartement qu’ils louent à prix d’or à la pointe de l’île Saint-Louis pour prendre place à bord de leur barque qui les conduit jusqu’à la place de la Concorde. De là, Harry n’a plus que quelques centaines de mètres à parcourir pour rejoindre la banque Morgan, Harjes & Co. où son oncle J.P. Morgan, Jr. lui a obtenu un poste honorifique. Pour tromper l’ennui des journées passées au bureau, Harry fume beaucoup, boit encore avantage, se vernit les ongles des pieds et des mains et dépense des sommes astronomiques aux courses. Le reste du temps, il se plaît à vérifier que les Parisiennes sont aussi peu farouches qu’on le dit.

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De son côté, Polly, que son mari a rebaptisée « Caresse », comme il nommera leur chien « Clytoris », fréquente l’Académie de la Grande Chaumière ainsi que quelques galants. Et les enfants ? Par commodité, on devra bientôt les éloigner de Paris tant il est vrai que les Crosby ne tiennent pas en place. Sur un coup de tête, ils peuvent monter dans un taxi sans but précis et n’en descendre que 200 kilomètres plus loin, à Deauville. Une envie de changer d’air suffit à justifier un départ brutal pour Venise ou pour l’Afrique du Nord, d’où le couple rapportera un goût prononcé pour l’opium et le haschisch. En un mot, loin de Boston, les Crosby veulent vivre en toute liberté.

Une fête chez les Crosby, à Ermenonville. Parmi les invités : le comte Armand de la Rochefoucauld, le prince allemand de Hohenlohe et l’écrivain américain Louis Bromfield, lauréat du prix Pulitzer en 1927. © Special Collections Research Center, Morris Library, Southern Illinois University Carbondale

Paris bohème

Comme il n’est pas facile de concilier vie professionnelle et désordre domestique, Harry Crosby, fin 1923, quitte son emploi à la banque. Pourquoi travailler pour gagner plus quand dépenser demande déjà tant d’application ? Car il ne faut pas s’y tromper, les Crosby sont des esthètes et mettent un soin infini dans tout ce qu’ils entreprennent, que ce soit pour choisir une bouteille de vin, organiser des courses de fiacres dans les rues de Paris, concevoir des tenues extravagantes pour les soirées masquées ou imaginer des défis insensés pour amuser les amis ! Leur recherche de l’excellence entraînera aussi de nombreux déménagements (sept en l’espace de trois ans) qui les mèneront du 16e arrondissement jusqu’au numéro 19 de la rue de Lille, dans le 7e.

C’est là qu’ils aiment à recevoir à leur aise, c’est-à-dire au lit ou bien au fond de leur baignoire géante. En 1925, ils jettent leur dévolu sur le moulin du château d’Ermenonville, qu’ils rebaptisent le Moulin du soleil. A 50 kilomètres de Paris, Harry s’adonne à son passe-temps favori : l’adoration du soleil. Au fil des mois, il façonne un culte de plus en plus exigeant. Tous les jours, perché nu sur un monticule, il s’impose de longues séances de méditation devant son nouveau dieu. Seule la lecture arrive encore à éclipser momentanément son obsession pour l’astre du jour, dont il s’est fait tatouer la marque sous le pied.

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Le moulin du château d'Ermenonville, au nord-est de Paris. © Special Collections Research Center, Morris Library, Southern Illinois University Carbondale

L’amour du risque et de la littérature

Si les Crosby passent aux yeux de nombre de leurs contemporains pour de gentils énergumènes passablement désaxés, Hemingway, Hart Crane et beaucoup de leurs amis écrivains reconnaissent en eux des lecteurs aux goûts raffinés. Depuis 1924, Caresse et Harry publient même des recueils de poèmes. Afin de s’assurer du soin parfait qui sera porté à la fabrication de leurs livres, ils décident, en 1927, de fonder leur propre maison d’édition. C’est ainsi qu’avec le concours de Roger Lescaret, maître imprimeur, les éditions Narcisse voient le jour. (Harry les rebaptisera plus tard Black Sun Press, les éditions du soleil noir.) Le sens de l’amitié, leur sensibilité et leur générosité feront le reste. Ils accueillent bientôt les textes d’auteurs encore peu connus dont ils apprécient le talent : D.H. Lawrence, Kay Boyle, Archibald MacLeish ou encore James Joyce.

A l’image des Années folles, la vie de Harry Crosby devait s’interrompre brutalement en 1929. Le 10 décembre, de passage à New York, Harry est retrouvé mort dans sa chambre à l’hôtel des Artistes, revolver au poing, avec à ses côtés Josephine Bigelow, une jeune femme mariée dont il était tombé amoureux en 1928, elle aussi morte par arme à feu. Caresse continuera seule de diriger les éditions du soleil noir. En 1930, elle y publiera sous le titre Shadows of the Sun le journal intime de son mari dont elle omettra de reproduire la dernière entrée : « On n’est vraiment amoureux que si l’on désire mourir avec la personne qu’on aime. Il n’y a qu’un bonheur c’est d’aimer et d’être aimé. »


Article publié dans le numéro de janvier 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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