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« Aux Etats-Unis, une fille peut vivre son rêve ! »

Marinette Pichon a longtemps été la meilleure buteuse de l’équipe de France. L’attaquante aux 81 coups de filet, ancienne capitaine, a aussi été la première footballeuse française à signer un contrat professionnel en rejoignant les Charge de Philadelphie en 2002. Aujourd’hui entraîneuse au Québec, elle a raccroché ses crampons, mais continue de jouer des coudes pour défendre le sport féminin et les droits LGBTQ+ de part et d’autre de l’Atlantique.
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Marinette Pichon pendant le match France-Brésil à Washington, lors de la Coupe du monde féminine, le 27 septembre 2003. © Tim Sloan/AFP

France-Amérique : Au printemps 2023, le biopic Marinette, inspiré de votre autobiographie, sortait en salles en France et était sélectionné au Tribeca Film Festival. Comment avez-vous vécu ce moment ?

Marinette Pichon : Voir sa vie et ses combats au cinéma, ça fait forcément quelque chose ! J’ai été très impliquée dans le projet de Virginie Verrier. J’espère que ce film [le premier biopic consacré à une sportive française] permettra à des jeunes de passer à travers une réalité qui n’est pas toujours simple et de se battre pour leurs rêves.

Vous évoquez la difficulté, en France, de percer dans le milieu du foot féminin.

En 2024, la majorité des Français sont incapables de citer le nom d’une footballeuse tricolore ! C’est pour moi la principale différence avec les Etats-Unis. L’équipe qui a remporté la première Coupe du monde féminine, en 1991, a servi de vitrine. Les Américaines ont depuis gagné trois autres Coupes du monde, dont celle qui s’est tenue en France en 2019, et quatre titres olympiques. Ça permet de fédérer. Des joueuses comme Michelle Akers, Brandi Chastain, Julie Foudy et Tiffeny Milbrett, ou plus récemment Alex Morgan et Megan Rapinoe, sont autant d’icônes auxquelles peuvent s’identifier les jeunes Américaines. Les Françaises n’ont pas ces références.

Comment expliquez-vous une telle disparité dans le développement du soccer des deux côtés de l’Atlantique ?

Aux Etats-Unis, le foot fait partie intégrante de la culture, sans discrimination de genre quant à sa pratique. C’est une discipline ouverte à toutes et à tous : il y a autant de petites filles que de petits garçons sur les terrains. C’est comme ça que nous devrions éduquer nos enfants en France, en évitant de leur mettre des barrières, en évitant de propager des stéréotypes comme « Ce sport est réservé aux garçons, celui-là est réservé aux filles ». Aux Etats-Unis, une fille peut vivre son rêve !

Marinette Pichon (au centre, dans son maillot des Charge de Philadelphie), est incarnée par Garance Marillier dans le biopic Marinette (2022) de Virginie Verrier. © Vigo Films

Comment votre passion est-elle née ?

J’avais cinq ans lorsque j’ai aperçu une équipe de jeunes en me promenant un jour avec ma mère. Ils avaient l’air heureux ! J’ai ensuite tapé dans un ballon et j’ai découvert que j’avais un don. C’est devenu mon objectif : conquérir le droit de développer ce don.

Quelles opportunités s’offraient alors à une jeune femme rêvant de devenir footballeuse de haut niveau ?

Pas grand-chose ! Il y avait peu d’opportunités parce qu’il n’y avait qu’un ou deux pôles espoirs en France au début des années 1990. Le football féminin était beaucoup moins développé qu’il ne l’est aujourd’hui. [La Fédération française de football, qui ne reconnaît la pratique que depuis 1970, propose actuellement huit centres de formation pour les joueuses de 16 à 18 ans.] Pour pouvoir prétendre à une carrière professionnelle à cette époque, il fallait s’expatrier. En 2002, après huit ans en équipe de France, j’ai eu la chance d’être recrutée par une ligue américaine.

Vous rejoignez les Charge de Philadelphie à 26 ans, sans parler un mot d’anglais !

Le foot est un langage universel. Les Américaines ont un jeu très athlétique, très offensif – quand vous jouez avec des Américaines, vous savez que vous allez vous faire rentrer dedans ! – mais nous parlons la même langue sur le terrain. Ce sont les mêmes positions, les mêmes replis, les mêmes stratégies. Malgré tout, cette barrière de la langue compliquait parfois les choses. Lorsque l’entraîneur ou ses assistantes prenaient la parole et que je ne comprenais pas, j’allais chercher des informations dans leur comportement ou auprès de mes nouvelles copines américaines.

Quelles furent vos premières impressions des Etats-Unis ?

Je me sentais dépaysée, perdue. Tout était grand, les buildings étaient gigantesques. J’étais avec ma mère et nous nous demandions ce que nous faisions là ! Le soir-même de mon arrivée à Philadelphie, j’ai été présentée au public des Charge, emportée dans un tourbillon médiatique, culturel et personnel. Je me suis dit : « Waouh, je suis pas du tout préparée. » Je viens d’une petite ville de 5 000 habitants [Bar-sur-Aube, entre Reims et Dijon] ! Il m’a fallu du temps pour m’habituer à la démesure américaine. C’était d’abord effrayant, avant de devenir magique. Je ne mange plus de viande aujourd’hui, mais j’ai longtemps été une inconditionnelle du Philly cheesesteak !

Vous êtes alors la première footballeuse française à évoluer aux Etats-Unis, la première à signer un contrat professionnel et à gagner un salaire. Aviez-vous conscience d’être une pionnière ?

Ce voyage transatlantique, je l’ai fait égoïstement – pour moi, pour vivre une expérience, pour avoir le droit de jouer. J’espérais que mon expérience puisse attirer un peu de lumière sur les footballeuses françaises. Je me disais que je pourrais peut-être rapporter des idées en France, que la fédération viendrait chercher des inspirations aux Etats-Unis pour professionnaliser le foot féminin. Il y avait une envie de changement en France, mais pas nécessairement les bonnes personnes aux postes clés pour faire avancer les choses. Ce n’est qu’avec le recul que j’ai réalisé la portée de mon geste. Aujourd’hui, je suis ravie de pouvoir servir la cause du football féminin en France.

Votre rêve américain sera de courte durée. En 2002, la Women’s United Soccer Association – la première ligue professionnelle féminine au monde – vous remet le titre de meilleure joueuse et celui de meilleure attaquante, avant de faire faillite l’année suivante. Comment avez-vous vécu ce moment ?

Je n’étais pas prête à rentrer en France. Je savais que l’écart avec la culture américaine du foot allait être immense et je ne me sentais pas capable de revenir en arrière. En 2003, j’ai retrouvé l’équipe tricolore pour participer à la Coupe du monde qui se déroulait aux Etats-Unis : non seulement j’étais sur mon territoire, mais je jouais avec le maillot des Bleues ! C’était magique. Ensuite, j’ai intégré les Wildcats du New Jersey [alors membre d’une ligue préprofessionnelle]. Certes, le niveau était inférieur, mais je retrouvais mes copines. Je savais toutefois que je n’avais plus d’avenir aux Etats-Unis, alors je suis rentrée en France en 2004, la tête haute. Je me suis mise en quête d’un club qui me convienne, tant sur le plan de la performance que de la personnalité, et j’ai atterri au Paris Football Club de Juvisy. Et puis j’ai rencontré ma femme. Nous voulions fonder une famille et j’avais besoin d’être libre : la lassitude des déplacements a eu raison de moi. J’ai pris ma retraite en 2007 pour devenir commentatrice.

Marinette Pichon et l’équipe de France après leur victoire contre la Grande-Bretagne et leur qualification pour la Coupe du monde féminine, le 16 octobre 2002. © Stéphane Ruet/Gamma-Rapho/Getty Images

Vous êtes la première footballeuse française à faire votre coming out. Dans votre autobiographie, Ne jamais rien lâcher (2018), vous dénoncez aussi l’homophobie du foot tricolore.

Je n’ai fait que raconter mon ressenti. J’ai commencé à assumer ma sexualité, sans me cacher, aux Etats-Unis. Je pouvais tenir la main de ma compagne sans avoir peur, et tout le monde s’en moquait ! Il faut dire que le foot féminin américain est un milieu enclavé, très safe, qui permet de vivre librement son identité. C’est moins le cas en France, et encore moins chez les hommes. La société autour de nous reste difficile à convaincre : pour eux, la famille idéale, c’est un papa, une maman et des enfants, et ils ont du mal à comprendre que quelqu’un puisse vouloir sortir de ce cadre. J’ai toujours vécu ma vie comme je l’entendais, sans attendre l’approbation de qui que ce soit. Je pense simplement que quand on a la possibilité de servir la cause LGBTQ+, il faut le faire.

Depuis 2019, vous entraînez les joueuses de l’association régionale du lac Saint-Louis, à Montréal. Pourquoi ce retour en Amérique du Nord ?

En France, j’étais entrée dans une spirale de travail intensif. Je commentais les Jeux olympiques, les championnats d’Europe et les Coupes du monde. J’avais aussi fondé la Football Académie dans la Drôme pour entraîner les jeunes filles et leur transmettre mon expérience. Je n’étais plus assez disponible pour ma famille et notre fils, pour lequel nous avons entrepris un long parcours de procréation médicalement assistée. C’était douloureux de ne pas le voir grandir, de ne pas participer à son éducation. Le choix du Québec a été un choix de vie. Le Canada est un pays qui accorde une grande place à la famille et encourage le développement du soccer féminin. C’était donc la destination idéale. D’ailleurs, une nouvelle version de la Football Académie ouvrira à Montréal cet été.

En vous remettant la Légion d’honneur, en juin dernier, l’ambassadeur de France au Canada a applaudi votre engagement « contre la sous-médiatisation [et] l’invisibilisation du sport féminin ». Comment la situation a-t-elle évolué depuis vos débuts dans le foot ?

On ne peut pas dire que nous ayons vu un grand changement, car c’est encore très récent… Mais nous avons de plus en plus de porte-paroles, et ça, c’est encourageant ! La formation d’une ligue professionnelle de foot féminin en France, en juillet prochain, est un autre signe encourageant.

Ses buts

Equipe de France (1994-2007) : 81
Philadelphia Charge (2002-2003) : 28
New Jersey Wildcats (2004) : 28
Paris Football Club (2004-2007) : 103


Ne jamais rien lâcher
de Marinette Pichon, avec la participation de Fabien Lévêque, First Editions, 2018.


Entretien publié dans le numéro de mars 2024 de France-Amérique.