Patrimoine

Chantilly, un chef-d’œuvre en péril

Joyau du patrimoine français, le domaine de Chantilly abrite un célèbre champ de courses, un musée du cheval, 6 000 hectares de forêt, quinze châteaux et résidences et le musée Condé, qui possède la deuxième collection d’art ancien de France après le Louvre. Sublime mais endetté, il cherche des moyens à la mesure de sa splendeur.
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© Jérôme Houyvet

En un éclair, les chevaux engagés dans la course la plus prestigieuse du circuit hippique français passent au triple galop devant les grandes écuries du château avant le sprint final. Il fera du vainqueur une star. Disputé le premier dimanche de juin depuis 1836, sur l’hippodrome de Chantilly, le prix du Jockey Club est incontournable, suivi une ou deux semaines plus tard, sur le même anneau, par le prix de Diane. Le très chic pique-nique du « prix de l’élégance et de la distinction », qui se tient sur la pelouse centrale, rivalise avec la ferveur sportive.

Deux petits tours et puis s’en vont : voilà le paradoxe du château de Chantilly. Situé dans l’Oise, au nord de la capitale, c’est une des demeures les plus spectaculaires de France avec ses tourelles, son parc, ses bassins à jets d’eau et ses collections d’art. Tous les ans au mois de juin, les courses hippiques lui valent une grande attention médiatique. Mais le reste de l’année, il s’assoupit, faute d’une promotion à la hauteur de ses trésors.

Le rival du palais de Versailles

De son passé de forteresse médiévale, le château a conservé ses douves. Transformé à la Renaissance, agrémenté plus tard de parterres à la française et d’écuries monumentales, avant d’être partiellement détruit pendant la Révolution et reconstruit sur la base du bâtiment d’origine, Chantilly est un saisissant raccourci de l’histoire de France. Deux grandes familles s’y succédèrent. Les Bourbon-Condé, cousins rivaux des rois de France, voulaient un château d’exception. Au XVIIe siècle, il concurrence Versailles par sa vie mondaine, intellectuelle, artistique et gastronomique. Le célèbre cuisinier François Vatel s’y suicidera en 1671, faute de voir arriver à temps les poissons commandés pour un banquet offert au roi…

La famille d’Orléans hérite du château au début du XIXe siècle. Le prince Henri, duc d’Aumale et fils du roi Louis-Philippe, y exposera son immense collection d’objets d’art, de tableaux, de livres et de manuscrits avant de tout céder à l’Institut de France en 1886, quelques années avant sa mort. Le legs, considérable, concerne le château de Chantilly et quinze autres résidences, dont le château Saint-Firmin et celui d’Enghien, ainsi que quarante fermes et des forêts – un total de 7 800 hectares !

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De son passé de forteresse médiévale, le château de Chantilly a conservé ses douves. © Sophie Lloyd
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Les appartements du duc et de la duchesse d'Aumale, après leur restauration en 2018-2019. © Sophie Lloyd
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La Galerie de peintures du musée Condé, avec près de 85 toiles dont Le Massacre des Innocents de Nicolas Poussin. © Sophie Lloyd
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Le château de Chantilly et son jardin à la française, dessiné par André Le Nôtre pendant la seconde moitié du XVIIe siècle. © Jérôme Houyvet

La diversité du domaine est stupéfiante. Avec son grand canal encadré de deux vastes parterres ornés chacun de cinq bassins et autant de fontaines, le parc était le préféré d’André Le Nôtre. Comme à Versailles, le jardinier du roi fit de l’eau un élément majeur de sa composition. Les amateurs d’équitation et les entraîneurs de chevaux de course apprécient ses allées cavalières, qui donnent à Chantilly son surnom : « la cité du cheval ».

Après la chute du régime de son père en 1848, le duc d’Aumale passa 23 ans en exil en Angleterre, où il acquit de nombreuses œuvres d’art: La Vierge de Lorette et Les Trois Grâces de Raphaël, Le Massacre des Innocents de Nicolas Poussin, mais aussi des toiles de Sandro Botticelli, Filippino Lippi, Piero di Cosimo ou encore Antoine Watteau. Avec les enluminures de Jean Fouquet et l’un des manuscrits les plus célèbres au monde, Les Très Riches Heures du duc de Berry, achevé entre 1485 et 1489, l’ensemble constitue la deuxième collection française de peintures anciennes après celle du Louvre.

Un joyau délaissé

Comparé à Versailles et ses 8,2 millions de visiteurs en 2019, Chantilly – pourtant à 25 minutes de la gare du Nord en TER ou 50 minutes avec le RER D – n’en a accueilli que 425 000 la même année. Pis, malgré son parc majestueux, ses collections et ses forêts, le domaine souffre d’un déficit financier chronique. Problème classique : aujourd’hui, la plupart des héritiers des grandes familles nobles ou des entités créées pour gérer leur patrimoine n’ont plus de moyens. A Chantilly, le problème est aggravé par la personnalité du légataire comme du bénéficiaire. Lorsque sans descendance directe, le duc d’Aumale décide de faire de l’Institut de France son héritier, ses conditions sont draconiennes. Les tableaux doivent rester présentés à touche-touche, sur des cimaises rouge pompéien. Aucune œuvre ne peut être ni déplacée ni prêtée !

Côté héritier, ce n’est pas mieux. Sous la protection du président de la République, le domaine de Chantilly est géré par l’Institut de France, créé en 1795. Conçu pour faire rayonner les cinq académies du pays, dont l’Académie française, et préserver le patrimoine de dix-neuf sites, des jardins de Monet à Giverny au musée Jacquemart-André à Paris, l’institution est un enchevêtrement de fondations gérées de façon autonome et anarchique. Malgré des ressources propres et les bénéfices de certaines propriétés, l’Institut de France souffre, selon un rapport au gouvernement, d’une « organisation confuse » qui le met dans l’« incapacité d’équilibrer ses dépenses et de financer ses investissements ».

Jusqu’en 2020, le prince Karim Aga Khan IV, chef spirituel des musulmans chiites ismaéliens, francophile convaincu, propriétaire d’une écurie de course et amoureux de l’hippodrome de Chantilly, payait sans compter les restaurations et le déficit : 70 millions d’euros injectés depuis 2005. Mais à l’âge de 83 ans, jugeant sa tâche accomplie, ce généreux mécène s’est retiré.

Et maintenant ? Ni la location du site pour des mariages ou des fêtes ni les tournages de films (Le Jour le plus long, Dangereusement vôtre, Marie-Antoinette) ne suffisent à financer les travaux, évalués à 17 millions d’euros. Privatiser davantage ? Le projet de transformation en hôtel de luxe du château d’Enghien, sur le domaine, a déclenché un tollé. Casser le testament du duc d’Aumale ? Au risque de réveiller la convoitise de la famille d’Orléans ! Quel habillage juridique choisir sans laisser place aux marchands du temple ? Entre la crainte d’une disneyisation et celle d’une vitrification, il est urgent de trouver une stratégie patrimoniale et un mécénat robuste pour sauver ce joyau de l’histoire de France.

 

Article publié dans le numéro de juin 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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