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« J’attends avec impatience le roman noir sur Guantanamo ou le scandale de Ferguson ! »

Depuis 70 ans, la Série noire publie en France les grands auteurs de la littérature policière américaine. Chemin faisant, elle a  aussi ouvert la voie aux auteurs français, dessinant progressivement une école française du roman noir, politique et engagée. Trois questions à Aurélien Masson, le directeur de la Série noire aux éditions Gallimard :

Comment définiriez-vous le roman noir ?

Pour moi, un roman noir est un roman qui par le biais d’une narration enlevée, d’une lecture plaisante et addictive, construit en sous-terrain une critique sociale. Le roman noir est né en Amérique dans les années 20 avec des auteurs comme Dashiell Hammett, en pleine crise économique. C’est une littérature qui essaie de donner un sens à un monde chaotique. Dans un roman policier traditionnel, la société est confrontée à un criminel, qui apporte le désordre. Pour l’arrêter, on envoie un enquêteur, un journaliste ou un détective privé pour résoudre le problème. À la fin du livre, tout doit être rentré dans l’ordre, et la société aller mieux. Un roman noir part du même principe mais à la fin, on comprend que le mal ne peut pas être éliminé, qu’il est intrinsèque au roman comme à la société. Un roman noir est réussi s’il amplifie notre rapport au réel. En ce sens, je pense que c’est un genre politique qui s’attaque à la chose publique, à la société.

Quand vous avez pris la tête de la Série noire en 2004, quels ont été pour vous les principaux défis ?

Le plus gros défi a été de faire passer la Série noire du format de poche au grand format, d’établir des contrats avec les auteurs qui étaient les mêmes que ceux des autres collections. Pour moi, cela revenait à déclarer mon amour aux auteurs et cela permettait de dire que la littérature noire était une forme de littérature mais que c’était avant tout de la littérature, avec un grand L. Cab Calloway disait « Il y a deux types de musique, la bonne et la mauvaise. Moi j’aime la bonne ». C’est pareil en littérature. Je ne pense pas en termes de catégories. C’est d’abord ce qui me touche qui me fait vibrer. Aujourd’hui, les gens lisent moins mais ils lisent peut-être mieux. Le regard sur le roman noir s’est affiné. La Série noire produit moins mais nous publions mieux.

Vous êtes connu pour avoir resserré les parutions de la Série noire autour du domaine français, était-ce un choix assumé ?

Un éditeur ne fait jamais de choix. C’est un paratonnerre qui subit plus qu’il ne choisit. Pour moi, il n’y avait pas de volonté première. Je suis tombé sur des manuscrits, sur des individus que j’avais envie de soutenir, d’aider à accoucher de leurs œuvres et je me suis dit que c’était là que mon cœur battait. Dans un monde où l’édition est de plus en plus faite de réseaux,  j’aime rencontrer mes auteurs dans des bars, dans des ruelles, dans des salons littéraires. Ceci étant, je crois aussi qu’en France, le roman noir est en grande forme. Parmi les livres que j’ai récemment édités, il y a un roman qui se passe en Afghanistan, un autre qui parle de l’appauvrissement des campagnes, un troisième sur le monde de la finance. Souvent, les romans américains que je reçois se contentent de recycler leur mythologie. J’attends avec impatience le roman noir qui me parlera des scandales de Ferguson et de Baltimore. Celui qui évoquera Guantanamo, qui parlera des drones, ou des conseillers d’Obama. Chez les Français, il y a une volonté de s’attaquer au réel qui me paraît beaucoup plus acérée. Je préfère des objets qui sont peut-être moins parfaits mais qui ont gardé plus de venin.

Entretien publié dans le numéro de mars 2016 de France-Amérique.

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