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« Frantz Fanon est compris différemment en France et aux Etats-Unis »

Journaliste et critique littéraire, Adam Shatz est le rédacteur en chef américain de la London Review of Books et contribue régulièrement au New Yorker, au New York Times Magazine et à la New York Review of Books. Il publie ce mois-ci The Rebel’s Clinic: The Revolutionary Lives of Frantz Fanon, une stimulante biographie du psychiatre et essayiste né en Martinique en 1925 et mort aux Etats-Unis en 1961.
Frantz Fanon, vers 1952. © Frantz Fanon Archives/IMEC

« Je n’aime pas qu’on coupe Frantz Fanon en petits morceaux », disait souvent son assistante, Marie-Jeanne Manuellan, à Adam Shatz. « Ceux qui ne voient qu’un seul aspect de son œuvre et de sa personnalité […] passent à côté de l’ensemble indissoluble : psychiatre et révolutionnaire, écrivain et homme d’action, Antillais et Français, Algérien et Africain. » The Rebel’s Clinic, qui sera traduit en français en mars, est placé sous le signe de cette pluralité. Icône controversée, Frantz Fanon a eu plusieurs vies : soldat dans l’armée française libre pendant la Seconde Guerre mondiale, étudiant en médecine à Lyon, psychiatre en Algérie et militant anticolonialiste au côté du Front de libération nationale (FLN). De ses premières années en Martinique à sa mort dans un hôpital du Maryland, l’auteur de Peau noire, masques blancs (1952) et des Damnés de la terre (1961) est devenu une figure de la lutte contre le racisme et le colonialisme, un penseur qui appelait de ses vœux un monde nouveau et dont l’œuvre continue d’être lue, appréciée et étudiée aujourd’hui.


France-Amérique
: La France et les Etats-Unis ont-ils une approche différente de Frantz Fanon ?

Adam Shatz : Il n’existe pas d’approche proprement française, ni proprement américaine de Frantz Fanon. Néanmoins, ses travaux sont compris différemment en France et aux Etats-Unis. En Amérique, ils sont beaucoup lus à l’université, dans des cours sur le post-colonialisme, sur l’histoire et la littérature noires et les African studies, mais aussi en sociologie, en sciences politiques, etc. Pour ses positions sur le racisme, la psychiatrie, la décolonisation, la révolution et les problèmes de gouvernance des anciens pays colonisés, une fois leur indépendance obtenue, il fait partie des classiques. En France, par contre, Frantz Fanon est nettement plus controversé et ce, pour plusieurs raisons. La principale est sans doute le fait que, citoyen français ayant servi dans l’armée française dans la guerre contre le fascisme, il s’est plus tard rapproché du FLN algérien contre les autorités françaises. Suite à cette décision, il n’a jamais été « assimilé » de la même manière, par exemple, que son compatriote et mentor Aimé Césaire, qui malgré ses nombreuses critiques du colonialisme, estimait que la Martinique devait rester un département français. Par ailleurs, Frantz Fanon a critiqué l’universalisme français, embrassé le combat pour l’indépendance mené par les musulmans et plaidé pour une lutte armée, ce qui a fait de lui, aux yeux de certains Français, une figure qui dérange. Comme un rappel de l’angoisse et des tourments liés à la guerre d’Algérie, et des conflits sur l’Islam, la race et l’intégration, dont la France ne se sort toujours pas.

Comment sa pensée révolutionnaire s’est-elle développée ? Et quel rôle les espaces clos, comme les hôpitaux psychiatriques, les cliniques, mais aussi « la prison de la race », ont-ils joué ?

Pour utiliser une expression de Jean-Paul Sartre, les idées de Frantz Fanon se sont forgées à l’épreuve de « situations extrêmes » : l’arrivée du régime de Vichy en Martinique, la Seconde Guerre mondiale, pendant laquelle il a vu que même les Forces françaises libres étaient contaminées par le racisme et la hiérarchie coloniale, et la guerre d’Algérie, durant laquelle il a soigné à la fois les victimes et les auteurs de tortures. Son travail de médecin l’a aussi profondément influencé, d’abord à Lyon, où Frantz Fanon a traité des travailleurs nord-africains atteints de troubles psychosomatiques dûs, selon ses observations, à l’aliénation sociale et au racisme. Puis à l’hôpital de Saint-Alban-sur-Limagnole, en Lozère, où il a été interne avec le grand psychiatre catalan François Tosquelles, praticien d’une innovante école de thérapie sociale et institutionnelle, et enfin en Afrique du Nord, où il a constaté les traumatismes psychologiques causés par l’oppression et la violence coloniales.

Frantz Fanon embarque avec, derrière lui, le journaliste Redha Malek, membre du FLN et futur Premier ministre de l’Algérie indépendante. © Frantz Fanon Archives/IMEC

En sa qualité de psychiatre, quels « symptômes » a-t-il diagnostiqué dans le monde où il vivait ?

De façon générale, Frantz Fanon a découvert ce qu’il a appelé la « sociogénie », qui renvoie à une région de l’inconscient où se concentrent les blessures psychiques du racisme, de la violence et de l’oppression. Bien qu’admirateur de Freud, il estimait que le modèle de constitution psychique dit du « roman familial » ne parvenait pas à expliquer comment les individus étaient façonnés sous l’oppression coloniale, où le « père » n’était pas tant le père biologique que le colon dominateur.

A mesure de ses réflexions sur le racisme, Frantz Fanon est devenu un détracteur de la négritude. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Frantz Fanon admirait profondément la poésie d’Aimé Césaire et son essai Discours sur le colonialisme (1950). Il a souvent cité cette œuvre, déclarant que c’était Aimé Césaire qui avait aidé les Antillais à découvrir qu’ils étaient en réalité noirs, autrement dit des descendants d’Africains et pas simplement des Français noirs de peau. Face à la philosophie de la négritude, Frantz Fanon était surtout en désaccord avec Léopold Sédar Senghor, qui défendait une vision essentialiste – contrairement à Aimé Césaire, pour qui la négritude était une forme d’invention, et non la restauration de la culture africaine. Mais Frantz Fanon a rompu avec Aimé Césaire sur la question de la départementalisation. Pour lui, les Antillais ne pourraient être libres qu’à condition d’être indépendants de la France

Qu’est-ce qui distingue la pensée de Frantz Fanon concernant la race, le fait d’être un homme noir et l’universalisme ?

Sur la race, la pensée de Frantz Fanon est singulière dans la mesure où elle associe avec force critique antiraciste et anti-essentialisme, et tire la profondeur de ses réflexions psychologiques du vécu des personnes noires, au sein de sociétés majoritairement blanches comme aux Antilles. Peu d’auteurs ont su véhiculer avec une puissance aussi viscérale cette expérience qui consiste à avoir été transformé en un « autre » racial par le regard blanc. Et pourtant, alors qu’il souligne avec insistance les cruautés du racisme et les blessures psychologiques qu’il inflige, Frantz Fanon continue à croire que l’on peut vaincre non seulement le racisme, mais la race elle-même dans un acte de combat collectif et de transformation sociale. L’universalisme n’est pas un acquis ; c’est une aspiration.

Frantz Fanon et l’équipe médicale de l’hôpital psychiatrique de Blida, en Algérie, où il a travaillé de 1953 à 1956. © Frantz Fanon Archives/IMEC

Quels sont les principaux thèmes développés dans ses ouvrages ? En quoi étaient-ils si novateurs, mais aussi incompris et rejetés, surtout en France ?

De son son premier livre, Peau noire, masques blancs, au dernier, Les Damnés de la Terre, la question principale que pose Frantz Fanon est la suivante : comment les groupes colonisés ou opprimés pour des raisons raciales, qu’ils soient antillais, africains ou algériens, peuvent-ils prendre leur destin en main, devenir des sujets collectifs, se libérer et, comme il l’écrit, « recommencer une histoire de l’homme » ? Diagnosticien avisé et perspicace du racisme et de l’asservissement colonial, Frantz Fanon a toujours écrit pour passer de la théorie à la pratique. Peau noire, masques blancs a largement été ignoré en France à sa parution parce que le racisme y est traité à travers le prisme essentiellement psychanalytique, et parce que Frantz Fanon ne se posait ni en marxiste ni en figure de la négritude. Ce n’est qu’après sa mort que l’ouvrage a trouvé une audience plus large. Mais, même alors, son insistance à marteler que la France tout entière, et pas seulement les colonies, est une société raciste a gêné les lecteurs français, convaincus que la République était innocente de tout racisme structurel. Et que le racisme se limitait essentiellement aux colons, comme Octave Mannoni l’a affirmé dans Psychologie de la colonisation (1950). Quant aux Damnés de la Terre, l’Etat français y a vu un livre subversif, écrit par l’ennemi, et l’a censuré dès sa publication. Pourquoi ? Parce que Frantz Fanon s’est allié au FLN et démontré que les colonisés ne pourraient se libérer pleinement qu’à condition de prendre les armes contre le colonisateur. Un argument dont Jean-Paul Sartre se fera l’écho en des termes plus vigoureux encore dans sa célèbre préface.

Qu’est-ce qui a poussé Frantz Fanon à soutenir le FLN et à se sentir algérien, alors qu’il ne pouvait pas obtenir la nationalité du pays ?

Arrivé en Algérie à la fin de l’année 1953, Frantz Fanon a observé les horreurs de la ségrégation coloniale et de l’apartheid sous la domination française, les humiliations que subissaient les « indigènes ». Il avait déjà soigné des travailleurs algériens immigrés en France et sa position était très claire. Quand la guerre d’indépendance a éclaté en novembre 1954, il s’est immédiatement rangé du côté des rebelles. En quelques mois, il a pris contact avec le FLN en passant par des réseaux chrétiens progressistes d’Alger et bientôt, il cachait des combattants à l’hôpital psychiatrique de Blida. Il espérait de tout cœur qu’une fois décolonisée, l’Algérie nouvelle serait une société multiethnique, composée d’Arabes, de Berbères, de Français et de juifs, et qu’il suffirait à n’importe qui de rejoindre la lutte pour devenir Algérien. Son engagement au service de ce qu’il voyait comme la « révolution algérienne » était, à ses yeux, ce qui faisait de lui un Algérien, ce qui l’autorisait à écrire « nous, Algériens ». Mais il ne l’était pas, et n’aurait jamais pu l’être. Un courant au sein du FLN partageait sa vision de l’Algérie, mais, minoritaire, perdit face à un courant arabo-musulman plus puissant.

Une pancarte en hommage à Frantz Fanon dans le cadre de manifestations Black Lives Matter à Minneapolis, en novembre 2015. © Tony Webster

Quel était pour lui l’intérêt stratégique et psychologique de la lutte armée ?

Frantz Fanon était hégélien et avait lu attentivement la « dialectique du maître et de l’esclave » de Hegel. Il faut lutter violemment pour gagner sa liberté, sans cela on n’en est pas digne. La liberté ne s’accorde pas. C’est pour cela qu’il voyait l’abolition de l’esclavage dans les Antilles comme une liberté fallacieuse. S’agissant de la lutte anticoloniale, la violence était également stratégique puisqu’elle renforçait l’opposition binaire entre colons et autochtones, obligeant tous les autres à choisir un camp. Plus encore, la « contre-violence » des opprimés – la violence originelle, après tout, était celle de la conquête et des autorités coloniales elles-mêmes – a inévitablement entraîné une réponse violente de la part du régime colonial, ce qui a poussé les colonisés dans les bras de l’armée anticoloniale.

Même si notre monde est différent du sien, comment les écrits de Frantz Fanon peuvent-ils nous aider à éclairer notre époque ?

Nous vivons dans un monde largement postcolonial, mais l’asymétrie du pouvoir et de l’économie qui sépare l’Occident du reste continue de hanter la planète. Et la description de Frantz Fanon d’un « monde coupé en deux » continue de résonner partout où dominent de flagrantes différences d’accès à la terre, aux ressources et à l’énergie, des banlieues françaises à la bande de Gaza. Ses réflexions sur le racisme, ou ce qu’on appelle souvent aujourd’hui le « nationalisme blanc », ont conservé toute leur force. Frantz Fanon a également saisi comme peu d’autres la « vie rêvée » du racisme et de l’oppression. Le colonisé, écrit-il, est un homme persécuté qui rêve de devenir persécuteur. Frantz Fanon se tient du côté des victimes de l’histoire, tout en comprenant que la victimisation ne rend pas les gens nobles. C’est parfois même le contraire. Si les gens sont brutalisés et humiliés, leur réponse peut revêtir des formes violentes, hideuses. Donc même s’il estime la violence nécessaire dans certains contextes, il prévient que le racisme, la haine et la revanche ne pourront jamais sous-tendre le combat pour la libération. Et que les Etats postcoloniaux peuvent finir par reproduire les structures coloniales de l’oppression. Les essais de Frantz Fanon ont un côté utopiste, mais ils s’accompagnent aussi d’un sens de la tragédie. C’est cette tension qui confère une telle force à ses écrits.


The Rebel’s Clinic: The Revolutionary Lives of Frantz Fanon
de Adam Shatz, Farrar, Straus and Giroux, 23 janvier 2024.


Entretien publié dans le numéro de janvier 2024 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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