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Jean Genet, un écrivain français aux côtés des Black Panthers

Il y a 55 ans, Jean Genet arrivait à Chicago pour couvrir la convention nationale démocrate. Entre 1968 et 1970, l'enfant de l’assistance publique, ancien voleur et paria devenu l’un des romancier et dramaturges français les plus importants du XXe siècle, fera plusieurs séjours clandestins aux Etats-Unis pour défendre la cause des Noirs américains.
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Jean Genet à une manifestation des Black Panthers sur le campus de Yale, le 1er mai 1970. © Leonard Freed/Magnum Photos

Au terme révolutionnaire, Jean Genet préférait celui de vagabond. Toute sa vie, celui qui écrivait pour corrompre de l’intérieur la langue de l’ennemi a vécu dans des chambres d’hôtel, transportant quelques maigres bagages. Quand il arrive pour la première fois aux Etats-Unis, il est déjà un écrivain internationalement reconnu, notamment pour son théâtre. Entre 1961 et 1964, sa pièce Les Nègres, qui invite les Noirs à se libérer de la colonisation culturelle, a triomphé dans le Off Broadway.

Fin août 1968 , après avoir soutenu les manifestations de mai à Paris, Jean Genet est invité par le magazine masculin Esquire à couvrir la convention nationale démocrate de Chicago. Alors que son visa est refusé par le consulat américain en raison de son casier judiciaire, de son homosexualité et de son affiliation supposée au Parti communiste, il passe clandestinement la frontière canadienne, en voiture, avec une facilité déconcertante. Esquire, qui a également commandé un article à William Burroughs, a accepté les conditions de Genet qui souhaite écrire sur la guerre du Vietnam.

Après l’espoir né du mouvement pour les droits civiques, le contexte politique, à la fin du mandat de Lyndon Johnson, est de nouveau très tendu à cause de l’augmentation du nombre de soldats, souvent noirs et pauvres, envoyés au front. Arrivé à Chicago le 20 août, l’écrivain est accueilli par Burroughs et Terry Southern, le scénariste du Docteur Folamour de Stanley Kubrick, qui lui présentent Allen Ginsberg, grand admirateur de sa poésie. Entre le 26 et le 29 août, Genet participe aux manifestations étudiantes aux côtés de Yippies (membres du Youth International Party), harangue la foule avec Burroughs à Lincoln Park et Grant Park.

Un sit-in à Chicago : Jean Genet, William Burroughs et Terry Southern, en août 1968.
L’article de Jean Genet sur la convention nationale démocrate de Chicago sera publié dans le numéro de novembre 1968 d’Esquire. © Hearst Communications

Excédé par les brutalités policières, l’usage des matraques et des gaz lacrymogènes, le Français fait le lien entre la répression menée contre les pacifistes blancs et celle qui s’abat sur les Noirs depuis 150 ans. De violents affrontements aboutiront à l’arrestation et au procès des Sept de Chicago, accusés d’avoir conspiré contre le gouvernement fédéral, et de Bobby Seale, l’un des cofondateurs du Black Panther Party. L’article de Genet pour Esquire fera scandale, pas tant parce qu’il y dénonce le bellicisme de l’Etat américain mais parce qu’il fait l’éloge des cuisses musclées des policiers !

Le souffle de la politique

Avec ce premier séjour américain s’ouvre une période de militantisme intense, marquée par l’engagement auprès des Noirs américains puis des Palestiniens, qui fait suite à une crise existentielle et artistique : très affecté par le suicide de son amant, Abdallah, Genet n’a pas écrit entre 1964 et 1967. En 1968, porté par le souffle de la politique, l’écriture revient comme un raz de marée, sous forme d’articles et de manifestes. Le 25 février 1970, il est contacté à Paris par deux représentants des Black Panthers, dont les principaux leaders sont en prison. L’écrivain, séduit par leur rhétorique marxiste, propose de se rendre aux Etats-Unis où l’administration Nixon leur livre une guerre sans merci. Visé par une enquête du FBI, il s’envole une nouvelle fois vers le Canada et passe la frontière sans visa.

Jean Genet à Yale avec Elbert « Big Man » Howard, cofondateur du Black Panther Party et ministre délégué de l’information du groupe, le 1er mai 1970. © David Fenton/Getty Images

S’ensuit une tournée dans une quinzaine d’universités où il plaide pour la libération de Bobby Seale, accusé d’enlèvement et d’assassinat, et refuse de répondre aux questions qui portent sur son théâtre. A UCLA, il rencontre Angela Davis et participe à une soirée de soutien à George Jackson, John Clutchette et Fleeta Drumgo, trois détenus noirs accusés d’avoir tué un gardien blanc à la prison de Soledad, en Californie. La tournée culmine le 1er mai sur le campus de Yale, où il participe à un meeting devant 25 000 personnes représentant toutes les tendances de la gauche révolutionnaire. Escorté par « Big Man », le ministre délégué de l’information des Panthères, qui traduit maladroitement ses propos, Genet, arborant une veste de camionneur, prononce un discours célèbre, publié sous le titre May Day Speech par City Lights, le maison d’édition emblématique de la Beat Generation. Convoqué le lendemain par les services de l’immigration, il prend l’avion pour Montréal.

Le racisme de l’administration américaine

Invité à Rio en juin et juillet 1970, il rédige une préface pour Les frères de Soledad, le recueil de lettres de prison de George Jackson. « Tout jeune Noir américain qui écrit, se cherche et s’éprouve, et quelque fois au centre de lui-même, rencontre un Blanc qu’il doit anéantir », écrit-il. Avec James Baldwin, il lance en juillet 1971 un appel signé notamment par Roland Barthes, Marguerite Duras et Jacques Derrida qui attaque « le système judiciaire raciste de l’administration Nixon » et proteste contre « la répression sans cesse accrue du gouvernement américain contre le mouvement noir et exige la libération immédiate de tous ses détenus politiques ».

Jean Genet et Angela Davis à Los Angeles, en 1970. © Robert Carl Cohen
Jean Genet et James Baldwin en 1971, lors d’une conférence de presse pour la défense du Black Panther George Jackson.

En 1986, deux semaines avant sa mort, Jean Genet a confié à son avocat, Roland Dumas, deux valises contenant, pêle-mêle, des brouillons manuscrits et dactylographiés, des factures d’hôtel et des ordonnances de somnifères. Récemment versées à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine, ces archives apportent un éclairage nouveau sur la période : outre son May Day Speech et le Cahier de rapport, un livre sur les Black Panthers, on y trouve des affiches et des notes où Genet explique sa proximité avec les activistes noirs. « C’est le seul mouvement révolutionnaire qui m’ait admis tel que je suis », écrit-il. « Grâce à eux, je m’amuse à défier le colosse américain. Après avoir défié l’ordre bourgeois et blanc par mes livres et mon théâtre, je suis amené à le défier par des écrits directs et des exposés prononcés personnellement. »

Comme l’analyse Albert Dichy dans Les valises de Jean Genet (2000), « tout est imbriqué, indissocié, la littérature et la vie, la politique et l’écriture », son histoire personnelle et celle des Noirs qu’il compare, dans son livre posthume Un captif amoureux (1986), aux « caractères sur la feuille blanche de l’Amérique ».


Article publié dans le numéro d’avril 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.