French Touch

Jean-Paul Goude, l’homme qui sculptait les femmes

Qu'ont en commun Rihanna, Grace Jones, Katy Perry et Kim Kardashian ? Elles ont toutes été photographiées par Jean-Paul Goude, le Pygmalion franco-américain de la mode, qui fête ce 8 décembre son 85e anniversaire. L'ancien directeur artistique du magazine Esquire a passé sa carrière à combiner peinture, dessin et photographie pour métamorphoser ses modèles – une technique qu’il baptisa dans les années 1970 French Correction.
Rihanna pour Vogue Paris, 2017. © Jean-Paul Goude

Son portrait de Kim Kardashian a cassé Internet en 2014. En couverture du magazine Paper, la vedette de téléréalité porte une longue robe noire moulante à paillettes soulignant son « magnifique derrière » : plus qu’assez pour déchaîner les internautes ! Jean-Paul Goude prendra ses distances avec cette photo, mais c’était trop tard. L’image était entrée dans l’histoire.

L’artiste franco-américain a fait de la sublimation des corps sa marque de fabrique. Une de ses images emblématiques, une photo peinte réalisée en 1978 pour le magazine New York met en scène Grace Jones, sa compagne de l’époque, tenant la pose en arabesque comme une danseuse classique. « Je l’ai d’abord photographiée dans différentes positions », explique Jean-Paul Goude. « Je lui ai découpé les jambes, les épaules et le cou pour modifier ses proportions afin de sublimer sa silhouette. Ensuite, j’ai réuni tous ces morceaux, je les ai assemblés et commencé à peindre. En d’autres termes, cette image n’est pas une photographie au sens propre, mais une peinture photoréaliste tellement poussée qu’on dirait une photo. »

Grace Revised and Updated, croquis préliminaire, 1978. © Jean-Paul Goude
Travail en cours. © Jean-Paul Goude
Assemblage du puzzle. © Jean-Paul Goude
Image finale. © Jean-Paul Goude

Utilisant la même méthode, il donnera des fesses surdimensionnées au mannequin afro-américain Carolina Beaumont – une image qui inspirera le portrait de Kim Kardashian 40 ans plus tard – et découpera la photo du cou de Mounia, la muse d’Yves Saint Laurent, pour l’étirer à l’extrême à la manière d’un personnage mi-femme mi-girafe. Il allongera aussi la silhouette de Rihanna en la découpant en bandelettes pour Vogue Paris. Pour Harper’s Bazaar, Katy Perry sera maquillée de manière à ressembler au portrait d’Elizabeth Taylor par Andy Warhol et Mariah Carey deviendra le sujet d’un tableau de Fragonard. Oprah Winfrey, elle, rendra hommage à Judy Garland dans Le Magicien d’Oz et Rosie Huntington deviendra Diana Vreeland dans les bras d’une star de l’opéra chinois. Chance the Rapper, Ryuichi Sakamoto, Iman et Chloë Sevigny subiront le même traitement pour la collaboration entre Jean-Paul Goude, Kenzo et H&M en 2016. Même chose avec Laetitia Casta pour les Galeries Lafayette ou encore Bjork pour le magazine Mixte.

Katy Perry pour Harper’s Bazaar, septembre 2015. © Jean-Paul Goude

Les images de Jean-Paul Goude ont été exposées dans de nombreux musées à travers le monde : au musée Cantini de Marseille en 1988, à Paris au musée des Arts décoratifs en 2011 et au Centre Pompidou de 2014 à 2017, à Tokyo au 21-21 Design Sight Museum en 2015 et au Nexus Hall en 2018, ou encore au PAC de Milan en 2015. Une de ses dernières expositions, qui a eu lieu au Palazzo Giureconsulti à Milan en 2019, a remporté un franc succès. A l’époque de Photoshop, le bon docteur Goude préfère travailler à la main. Il découpe des ektachromes, ces films couleur produits par Kodak, avant de les assembler avec du scotch et d’ajouter les détails à la peinture à l’huile, explique-t-il. « Je travaille comme l’illustrateur que j’ai toujours été. »

Visions d’Amérique sur papier glacé

Adolescent dans les années 1950, alors qu’il vit avec ses parents à Saint-Mandé en banlieue parisienne, Jean-Paul Goude dessine ses amis et leurs tenues vestimentaires à l’école paroissiale du quartier. Sa mère américaine, une ancienne artiste de Broadway mariée à un Français et devenue professeure de danse, dévore Harper’s Bazaar, Vogue et Life et essaye de convaincre son fils de prendre des cours de ballet avec elle au cas où il veuille un jour devenir danseur professionnel. Sans succès. Quelques années plus tard, il est admis aux Arts Déco qu’il fréquente pendant deux ans avant que les grands magasins Printemps lui proposent de réaliser des fresques sur leurs murs. Il fait ses débuts dans la publicité en tant qu’illustrateur de mode pour Franck & Fils. Et réalise des images érotiques pour le magazine Lui, la version française de Playboy. A la fin des années 1960, la chance de sa vie arrive de New York par le biais d’un « coup de téléphone libérateur » d’Harold Hayes : le rédacteur en chef d’Esquire lui propose la direction artistique de son prestigieuse magazine. « Je ne connaissais rien à ce type de travail », explique-t-il. « Si j’étais une sorte d’expert en imagerie, je ne connaissais absolument rien à la typographie ou à la mise en page. »

Jean-Paul Goude. © Antoine Legrand

Jean-Paul Goude arrive à New York à l’automne 1969. Travaillant avec des illustrateurs français comme Jean Lagarrigue, Charles Matton, alias Gabriel Pasqualini, et Alain Le Saux à Paris, il forme une équipe de choc qui va faire parler d’elle dans le monde de la presse. « Nos illustrations étaient comme de petites peintures, à l’époque très différentes de tout ce que faisaient les Américains, et notre travail a rapidement fait des émules. J’ai eu la chance de travailler directement avec George Lois, mon héros, le légendaire génie créatif qui a conçu toutes les couvertures d’Esquire les plus sensationnelles et finira par inspirer le personnage de Don Draper dans la série Mad Men. »

Le redresseur de corps

Le directeur artistique porte généralement de larges pantalons coupés trop courts et des talonnettes dans ses buck shoes blanches : un look qu’il a défini pendant son adolescence. Complexé par sa petite taille (« 1,73 mètre avec un cul bas ») et sa maigre carrure, il fait tout pour « corriger ses proportions » et allonger sa silhouette. Cet « art de l’illusion » devient conceptuel au début des années 1970 lorsqu’il commence à photographier sa petite amie de l’époque, Radiah Frye. Comme elle était « trop petite pour être mannequin », l’artiste la percha sur des chaussures compensées de 35 centimètres de haut !

Radiah et la jet-set, Esquire, mars 1972. © Jean-Paul Goude

Les photos seront publiées dans le numéro de mars 1972 d’Esquire avec un sujet de six pages sur la French Correction, un clin d’œil au film de William Friedkin sorti quelques mois plus tôt. Dans l’article, Jean-Paul Goude présente ses astuces – chaussures à talonnettes, fausses dents blanches, faux nombril en caoutchouc et sous-vêtements rembourrés – et explique comment « une crevette » peut devenir « une bête de mode » avec la silhouette d’Anthony Perkins et le sourire de Frank Sinatra !

La French Correction connaît un succès retentissant dans l’Amérique férue de culturisme des années 1970, non seulement à travers la presse avec Esquire, mais aussi à la télévision. En 1972, Jean-Paul Goude sera invité à faire une démonstration de son travail sur le plateau du Mike Douglas Show. Pendant l’émission, il demande au modèle d’enlever son chandail dont les épaulettes vont tomber par terre devant le public médusé… « C’était l’un des moments les plus embarrassants de ma vie », se souvient Jean-Paul Goude. « Mais j’ai eu ce que je voulais : satisfaire et épater les gens. C’est exactement ce que j’essaye de faire aujourd’hui. »


Article publié dans le numéro de juin 2020 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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