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Thierry Ardisson ressuscite les icônes de la culture française

« Après avoir interviewé tout le monde, il me restait l’autre monde... » A partir de ce constat, et avec l’aide de l’intelligence artificielle, l’animateur le plus insolent du petit écran tricolore a créé Hôtel du temps, une émission documentaire dans laquelle il s’entretient avec des personnalités défuntes telles que Dalida, Coluche ou Jean Gabin. Les deux premiers épisodes sont disponibles sur TV5MONDEplus et Warner Bros. a récemment racheté le concept pour une version américaine.
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Thierry Ardisson avec deux de ses invités numériques : Dalida et Jean Gabin. © François Roelants/Mac Guff

France-Amérique : Vous avez transformé un hôtel parisien, le Meurice, en une résidence de luxe pour célébrités disparues. Comment le principe est-il né ?

Thierry Ardisson : J’avais déjà « invité » des morts dans mes émissions, avec des comédiens grimés ou des sosies : Hitler dans Tout le monde en parle sur France 2, mais aussi Victor Hugo ou John Lennon. Et puis lorsque j’ai découvert le principe du deepfake, je me suis dit que c’était le moment de reprendre l’idée, avec cette fois l’aide de l’intelligence artificielle. Le procédé que nous utilisons, développé en France, s’appelle Face Retriever, qui a une connotation moins péjorative. Ensuite, je n’allais pas interviewer mes invités dans un cimetière, évidemment ! L’idée de cet hôtel où vivent des légendes m’a semblé très poétique. Un hôtel où je suis le seul à pouvoir entrer, où je rajeunis de vingt ans en prenant l’ascenseur… Ça m’a beaucoup amusé !

Comment les descendants et les proches de vos invités ont-ils réagi ?

La réaction du frère de Dalida a été très positive. Le fils de Jean Gabin a pleuré en regardant l’épisode consacré à son père. Il était bouleversé. Ça s’est moins bien passé avec les enfants de Coluche, mais ses fans ont été ravis de le retrouver. En créant cette émission, je m’étais fixé deux principes : avoir l’accord des héritiers, bien que je ne sois pas obligé, et ne faire dire à mes invités que des choses avérées. Je ne pouvais pas faire réagir Jean Gabin sur les Gilets jaunes ou Coluche sur Emmanuel Macron ! Ce qui a nécessité pour chaque épisode un gros travail de recherche dans la presse, les archives télévisuelles, les livres…

L’accent italien de Dalida, la chanteuse polyglotte née au Caire et arrivée en France le jour de Noël 1954, est bluffant. Tout comme la gouaille de Coluche, le mauvais garçon des banlieues populaires devenu humoriste et activiste. Expliquez-nous le rôle de l’intelligence artificielle dans Hôtel du temps.

On filme d’abord l’entretien avec un acteur qui a la même gestuelle que la star défunte. Ce n’est même pas nécessaire qu’il lui ressemble ! On place ensuite sur son visage ce qu’on appelle un masque numérique, généré par l’IA. Une même personne incarne ainsi Coluche et Jean Gabin : l’acteur Cédric Weber. Pour leur voix, on a fait appel à deux imitateurs. Dans le cas de Dalida, par contre, la voix de la comédienne Julie Chevallier a été transformée numériquement. Les techniques de maquillage sonore ont beaucoup évolué depuis mes débuts à la télé dans les années 1980 – c’est devenu un jeu d’enfant !

Ça fait quoi d’avoir une nouvelle chance de « revoir » des personnalités de ce calibre ?

J’avais déjà interviewé Dalida pour « Descente de police » [une série d’articles pour le magazine Rock & Folk], Coluche aussi, mais jamais à la télé. C’était très impressionnant avec Dalida. L’actrice lui ressemblait vraiment ! Lorsque nous avons évoqué son suicide, j’en avais les larmes aux yeux…

Vous abordez en effet les moments de gloire mais aussi des chapitres plus sombres, comme la dépression de Dalida, ses amours compliqués, son avortement et son suicide en 1987, dans un pyjama de satin blanc. Ou l’addiction de Coluche, ainsi que la vôtre. C’est votre côté cash ?

C’est ça qui m’intéressait. J’ai toujours fait de la télé personnelle.

Depuis Bains de minuit et Lunettes noires pour nuits blanches, tournées dans une boîte de nuit parisienne, vos émissions chamboulent le petit écran et dépeignent notre époque. Que raconte Hôtel du Temps ?

Une époque moribonde ! Une époque où il y a plus de vedettes à interviewer chez les morts que chez les vivants. Il y a très peu de personnes vivantes qui m’intéressent aujourd’hui. C’est normal. Lorsque vous avez interviewé Serge Gainsbourg, Jean d’Ormesson ou Bret Easton Ellis, les personnalités d’aujourd’hui paraissent moins intéressantes… Une époque plus frileuse aussi, où on peut s’exprimer moins librement qu’avant.

Où puisez-vous les idées de vos émissions ? Les Etats-Unis et les late-night shows vous ont-ils influencé ?

J’ai eu 19 ans en 1968, donc bien sûr que j’ai été influencé par les Etats-Unis : le rock ‘n’ roll, les films, et ça reste un endroit où j’aime aller – j’ai beaucoup voyagé en Californie et je descends souvent au Beverly Hills Hotel, à Los Angeles. Mais j’ai inventé un talk show différent du format one on one que faisaient les Américains : une émission avec plusieurs invités autour d’une table, comme Tout le monde en parle ou 93, faubourg Saint-Honoré. Ça, pour le coup, ce n’était pas du tout américain. J’ai été davantage influencé par l’ORTF [jusqu’en 1975 l’unique chaîne de télé en France, dirigée par le gouvernement]. Plutôt que d’imiter les Américains, je me suis placé en réaction par rapport à des animateurs que je trouvais assez mièvres, comme Michel Drucker, Patrick Sébastien, Patrick Sabatier ou Jean-Pierre Foucault. Leurs entretiens étaient tellement formatés ! Léa Salamé reprend le concept de plusieurs invités autour d’une même table pour son émission Quelle époque !, sur France 2, et c’est très bien.

Vous prépariez un épisode sur Johnny Hallyday, mais Hôtel du temps n’a pas eu le succès escompté et France 3 n’a pas poursuivi l’émission… Pourquoi, selon vous ?

Malheureusement, mais ça été un plaisir à faire ! Je m’attendais à ce que le principe surprenne les téléspectateurs, mais ils n’ont pas été particulièrement emballés. Peut-être étais-je trop « entre deux cases » ? C’est une émission qui est très chère [entre 600 000 et 700 000 euros par épisode] pour une deuxième partie de soirée, mais trop bavarde, trop perchée pour une première partie de soirée. Peut-être que le fait de parler de la mort a fait peur aux spectateurs de France Télévisions, qui sont très âgés ?

Votre émission a néanmoins été nominée pour un International Emmy Award il y a quelques mois, et une déclinaison américaine est en cours de production…

Avec Time Hotel, la Warner [qui a récemment annoncé un film sur Edith Piaf réalisé à l’aide de l’IA] a d’ailleurs eu une meilleure idée que moi, puisque que dans chaque épisode, une star vivante interrogera une star décédée – le mieux serait John Lennon et Paul McCartney ! L’IA permet de faire des choses incroyables. Dans la publicité, avec Karl Lagerfeld qui viendrait parler d’un produit, ou au cinéma, en faisant de nouveaux films avec Steve McQueen ! Mais aussi dans les musées, pour faire parler les peintres de leurs tableaux, ou dans les écoles, pour faire intervenir des personnages historiques. J’espère que cette idée sera de nouveau exploitée en télévision, mais aussi dans d’autres domaines. Le champ des possibles est très large.


L’épisode d’Hôtel du temps sur Dalida et celui sur Coluche sont actuellement disponibles sur TV5MONDEplus.