Livres

Violences sexuelles : quand des livres font bouger la société française

Dans Le consentement, qui vient de paraître aux Etats-Unis, l’éditrice Vanessa Springora raconte l’emprise sexuelle et psychologique qu’a exercé sur elle l’écrivain Gabriel Matzneff alors qu’elle était âgée de 14 ans. Dans le sillage du mouvement #MeToo, l’ouvrage a suscité en France une vague de témoignages et une loi récemment votée au Parlement. Un an plus tard, le récit de la juriste Camille Kouchner, La Familia grande, rompt à son tour le silence, cette fois autour de l’inceste, ouvrant un large débat de société.
[button_code]
Vanessa Springora. © Bénédicte Roscot; Camille Kouchner. © Frédéric Stucin

C’est une véritable tempête, qui souffle bien au-delà des milieux littéraire et intellectuel français. Le scénario se répète, à un an d’écart : une œuvre littéraire, publiée par une grande maison d’édition qui a soigneusement gardé le secret, fait l’effet d’une bombe et libère la parole autour des violences sexuelles et pédocriminelles. En janvier 2020, Vanessa Springora, directrice des Editions Julliard, livre un témoignage glaçant : une implacable et intelligente réponse au prédateur qui, protégé par une partie de l’intelligentsia germanopratine, a volé son adolescence.

Fille d’une attachée de presse dans l’édition, elle a 14 ans quand G., un écrivain de 50 ans d’origine russe au « physique de moine bouddhiste émacié », l’emmène dans sa chambre de bonne. Derrière l’initiale, on reconnaît Gabriel Matzneff, l’auteur des Moins de seize ans (1974), qui a fait de son attirance pour les jeunes filles et les jeunes garçons la matière de ses écrits. Pendant près de deux ans, il exercera son emprise, mettant en place une redoutable mécanique qui fera perdre à la jeune fille toute confiance en elle, l’éloignera de ses amis et de l’école. En osant écrire, plus de trente ans après les faits, Vanessa Springora combat l’ogre sur son propre terrain et reprend le pouvoir avec les armes de la littérature.

En rupture de stock et réimprimé une semaine après sa sortie, Le consentement a déclenché en France un débat public sur l’omerta qui règne dans le petit monde des lettres et sur le fonctionnement des prix littéraires (Gabriel Matzneff ayant obtenu en 2013 le prix Renaudot grâce à des appuis au sein du jury). La presse étrangère, notamment le New York Times, a insisté sur l’entre-soi des élites hexagonales, la collusion des milieux médiatique, politique et éditorial, la propension typiquement française à placer la littérature au-dessus de la morale, autorisant ainsi l’impunité de l’écrivain pendant plus de quarante ans, malgré plusieurs convocations à la brigade de protection des mineurs.

Seule la journaliste québécoise Denise Bombardier, invitée en 1990 sur le plateau de la célèbre émission littéraire Apostrophes, avait dénoncé ses écrits pédophiles face à un parterre d’auteurs complaisants. En France, la publication du Consentement – déjà vendu à 160 000 exemplaires – a produit des effets très concrets : malgré la prescription des faits (en France, le délai pour porter plainte est de trente ans après la majorité de la victime), le parquet a ouvert une enquête et Gabriel Matzneff, accusé de viol sur mineur et d’apologie du crime, sera jugé en septembre 2021.

Bis repetita

Le 7 janvier dernier, c’est au tour de la juriste Camille Kouchner, fille du médecin humanitaire et ancien ministre Bernard Kouchner, de provoquer la sidération en publiant La Familia grande. Dans ce récit courageux, elle accuse son beau-père, le célèbre constitutionnaliste et influent politologue Olivier Duhamel, d’avoir commis un inceste sur son frère jumeau, qu’elle nomme « Victor », lorsqu’il avait 14 ans. Bien que leur mère, professeure de droit reconnue, ait été prévenue dès 2008, tout comme certains de ses proches, le silence a perduré.

Le professeur à Sciences Po et avocat, élu à la tête de la prestigieuse Fondation nationale des sciences politiques et du très sélectif club de dirigeants Le Siècle, a étendu ses réseaux d’influence. La tante de Camille et « Victor » Kouchner, l’actrice Marie-France Pisier, a voulu dénoncer les faits mais est morte avant d’avoir pu le faire. « Ce silence, ce n’est pas seulement de la lâcheté », écrit Camille Kouchner. « Certains d’entre eux sont ravis d’avoir à se taire. Il est une marque supplémentaire et toujours nécessaire de leur identité. A gauche comme dans la grande bourgeoisie, ‘on lave son linge sale en famille’. Comme chez Mme de La Fayette, la petite société se repaît de toutes les perversités et ne veut surtout pas partager. Même quand il s’agit de crimes, sur des enfants de 14 ans qui plus est. Il faut être dans le secret pour appartenir à la Cour, la Familia grande, occupée à comploter. »

Comme pour l’affaire Matzneff, le parquet s’est auto-saisi et a ouvert une enquête, bien que les faits remontent à plus de trente ans. Olivier Duhamel, qui n’a rien reconnu publiquement, a démissionné de toutes ses fonctions. La parution du livre a rouvert le débat sur la suppression de la prescription pour les cas d’inceste et surtout, depuis le 16 janvier, des milliers de témoignages de victimes sont apparus sur les réseaux sociaux sous le mot clé #MeTooInceste. Un nombre qui ne cesse d’augmenter. Déposée en novembre 2020 suite à deux affaires pénales dont les victimes étaient des petites filles de 11 ans, une proposition de loi pour « améliorer la protection des mineur.e.s victimes de viols et d’agressions sexuelles » a été enrichie et adoptée en première lecture au Sénat le 21 janvier : elle criminalise tout acte sexuel entre un adulte et un enfant de moins de 13 ans, complète la définition du viol et prévoit une sanction accrue pour les atteintes sexuelles incestueuses.

Ce que raconte Camille Kouchner dans son livre n’est pas seulement le produit d’un milieu – l’élite politico-médiatique, d’anciens révolutionnaires passés à la gauche caviar – mais bien d’un système qui a rendu possible l’emprise d’un prédateur. Car, comme l’analyse l’historienne Laure Murat dans une tribune parue dans Libération, « se scandaliser des affaires sans effleurer le système qui les a rendues possibles, c’est ne pas prendre acte du drame qui s’est joué ni prendre la mesure de l’horreur. C’est ramener le crime à un fait divers isolé, sans suite ni conséquences. C’est molester ces enfants devenus grands une deuxième fois. » C’est ce système que la France, tardivement, commence à interroger grâce à deux œuvres littéraires et au courage de leurs autrices.


Article publié dans le numéro de mars 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.