Francophonie

Le français est-il en déclin au Canada ?

Le président d’Air Canada a récemment provoqué un scandale en déclarant qu’il n’avait pas le temps d’apprendre le français. Un épisode qui vient souligner l’inégalité persistante entre le français et l’anglais dans le pays.
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© Antoine Moreau-Dusault

On ne plaisante pas avec le français au Québec. Lorsque, en novembre 2021, le président d’Air Canada, Michael Rousseau, a eu la drôle d’idée de déclarer qu’il n’avait pas le temps d’apprendre cette langue, il a déclenché un tollé et a dû se confondre en excuses. D’autant plus qu’il avait eu l’outrecuidance de préciser, en anglais, à un journaliste qui l’interrogeait dans la langue de Molière : « J’ai été capable de vivre à Montréal sans parler français. »

Si ces propos ont choqué, c’est parce que le français, dans « le pays à la feuille d’érable », n’est pas un gadget. Il n’est rien de moins que la langue co-officielle, avec l’anglais. Au Québec, il est même, selon la Constitution interne de la province, la seule langue officielle. Ce n’est pas tout. Il est la langue co-officielle avec l’anglais de l’Etat fédéré du Nouveau-Brunswick et du territoire du Yukon. Tandis que dans les territoires du Nord-Ouest et du Nunavut, il est la langue co-officielle avec l’anglais ainsi qu’avec des langues indo-américaines.

La bourde du patron d’Air Canada est d’autant plus choquante que son entreprise – tout comme l’ensemble des institutions fédérales et des sociétés d’Etat – est assujettie à la loi sur les langues officielles. Elle est donc tenue d’assurer à ses clients un service en français comme en anglais.

Renaissance du français

La langue française au Canada revient de loin. Il était une époque où, après l’arrivée en 1534 de Jacques Cartier et des premiers navigateurs malouins, elle rayonnait sur cette partie du continent américain. En 1763, un peu plus de deux siècles plus tard, le traité de Paris mettait un terme définitif à la Nouvelle-France. En cédant ses territoires nord-américains à la couronne britannique, la royauté française abandonnait à leur sort quelque 20 000 de ses sujets. A partir du XIXe siècle, avec l’émergence d’une bourgeoisie anglophone, le français, réduit à un état d’idiome populaire, fait l’objet d’un souverain mépris. « Speak white » (comprendre « parlez anglais »), s’entend-on répondre jusqu’au milieu du XXe siècle dans un grand magasin de Montréal quand on s’adresse en français à un vendeur.

Il faudra attendre les années 1960 pour que les francophones relèvent la tête. Dans la lignée du combat des Afro-Américains pour les droits civiques, en parallèle aussi avec les mouvements de contestation étudiants et ouvriers en France et en Europe, les Québécois entrent en lutte pour la défense de leur identité et pour une redéfinition des rapports entre leur province et l’Etat fédéral. Ce qu’on appellera la Révolution tranquille débouchera, non sur l’indépendance à laquelle nombre de Québécois aspiraient, mais sur une série de lois linguistiques, en particulier celle de 1969 sur les langues officielles qui fait du Canada un Etat bilingue. Au Québec, ensuite, en 1977, la Charte de la langue française, dite « loi 101 », imposera le français comme la seule langue officielle de la province.

Combien de Canadiens parlent aujourd’hui le français ? Tout est question de définition. Au recensement de 2016, environ 8 millions d’entre eux – soit près de 22 % de la population totale du pays – l’avaient pour langue maternelle ou langue parlée à la maison. Si, comme le fait l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), on classe parmi les francophones une personne capable de soutenir une conversation dans la langue d’Antonine Maillet (prix Goncourt 1979 avec Pélagie-la- Charrette), le Canada, avec 10,9 millions de locuteurs, ce qui représente quelque 30 % de la population, se situait en 2018 au sixième rang des pays où l’on parle le plus français au monde. (Devant lui, on trouvait la France [66 millions de locuteurs], la République démocratique du Congo [42,5 millions], l’Algérie [13,8 millions], le Maroc [12,7 millions] et… l’Allemagne [12,2 millions].)

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Prépondérance du Québec et du Nouveau-Brunswick

La répartition des Canadiens francophones s’explique grandement par l’histoire du peuplement aux XVIIe et XVIIIe siècle. Près de 85 % d’entre eux résident au Québec. Une autre province de l’est du pays, le Nouveau-Brunswick, compte plus de 30 % de francophones. Partout ailleurs, leur proportion ne dépasse pas 3 %. On notera toutefois que le nombre de francophones en Ontario, la plus peuplée des provinces canadiennes (15 millions d’habitants environ), est bien supérieur à celui qu’on enregistre dans le Nouveau-Brunswick (750 000 habitants). L’Ontario, au demeurant, est devenu membre observateur de l’OIF en 2016, rejoignant ainsi le Québec, le Nouveau-Brunswick et l’Etat canadien lui-même, membres à part entière de l’organisation depuis les années 1970.

Les Canadiens francophones ont leurs propres médias, et y sont très attachés. Les chaînes de radio et de télévision de Radio Canada émettent exclusivement en français – l’équivalent anglais étant CBC – et sont diffusées dans toutes les régions du pays. ICI Radio-Canada Télé touche presque 80 % des Québécois. A quoi s’ajoute Télé-Québec, propriété du gouvernement provincial, suivie par une majorité des francophones de la « Belle Province ». La presse écrite, foisonnante, n’est pas en reste. La Presse, Le Journal de Montréal, Le Journal de Québec, Le Soleil et l’excellent Le Devoir (l’équivalent local du Monde) étant les principaux quotidiens.

Certains chiffres indiquant un recul du français au Québec assombrissent néanmoins ce tableau. Le pourcentage d’habitants de la province déclarant le français comme langue maternelle est tombé de 81,5 % en 2001 à 79 % en 2016. Pis, ce taux est
passé en dessous de 50 % (49,6%) sur l’île de Montréal, une aire qui concentre le quart de la population québécoise. Même si, pour se rassurer, certains avancent d’autres chiffres indiquant que 94% des Québécois sont capables de soutenir une conversation en français.

Emergences de langues « tierces »

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le recul du français ne se fait pas toujours au profit de l’anglais. Au Québec, le pourcentage d’anglophones (un peu plus de 8 % de la population) n’augmente plus. En raison de l’immigration, un nombre croissant de gens parlent d’autres langues que le français et l’anglais. D’après les derniers recensements, la proportion de personnes déclarant une langue maternelle « tierce » (ni anglais, ni français) ou indiquant parler une de ces langues tierces à la maison augmente d’année en année pour dépasser 21 % en 2016.

De fait, le Québec n’a jamais accueilli autant de migrants – actuellement, plus de 50 000 par an – et peine à les franciser. En matière d’assimilation linguistique, l’anglais, qui attire dix fois plus de nouveaux locuteurs, est bien plus performant… Un autre mal plus insidieux est l’obligation pour les francophones d’utiliser l’anglais au travail. Publiée en 2020, une étude de l’Office québécois de la langue française révèle qu’au Québec, 40 % des entreprises exigent des compétences en anglais dans leur processus d’embauche. Ce taux grimpe à 63 % dans l’agglomération de Montréal.

C’est pourquoi l’épisode Air Canada fait figure de piqûre de rappel. Il vient souligner l’inégalité persistante entre le français et l’anglais dans le pays. Une réalité que le gouvernement fédéral ne récuse pas. En septembre 2021, il a affiché son intention de renforcer la loi fédérale sur les langues officielles de 1969. Le Canada pourrait reconnaître officiellement le français comme seule et unique langue du Québec. Qui plus est, le fait que les Québécois forment une nation serait inscrit dans sa Constitution. S’il est adopté, le nouveau texte imposera aussi le bilinguisme aux juges de la Cour suprême, mais aussi à toutes les entreprises privées du Québec ainsi que dans les autres zones où se concentrent les francophones, en particulier le Nouveau-Brunswick et l’Est ontarien.

Au Québec même, le Premier ministre François Legault n’entend pas rester les bras croisés devant le déclin du français et veut s’atteler à une réévaluation de la loi 101 adoptée en 1977. Le droit pour les francophones de travailler dans leur langue devrait être ainsi gravé dans le marbre. Parmi les autres projets du gouvernement québécois, la création d’un ministère de la Langue française et la nomination d’un commissaire à la langue française ayant pour fonction de surveiller l’évolution de la situation linguistique dans la province. Quel que soit le devenir de ces initiatives politiques, l’énergie que déploient les Canadiens francophones pour défendre leur langue force le respect. Les Français pourraient en prendre de la graine.

 

Article publié dans le numéro de mars 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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