Cinéma

Illusions perdues : les fake news au temps de Balzac

A l’ère de Twitter et d’Instagram, Xavier Giannoli adapte Balzac dans un film à costumes d’une étonnante modernité, en salles américaines à partir du 10 juin. Parsemé de clins d’œil à l’actualité, il pointe le cynisme des médias et la manipulation de l’opinion publique.
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© Courtesy of Music Box Films

Plus on s’élève et plus dure sera la chute. Ce proverbe résume bien la trajectoire de Lucien de Rubempré, l’anti-héros des Illusions perdues. Dans cet épais roman en trois volumes (près de 900 pages), publié entre 1837 et 1843, Honoré de Balzac met à nu « la comédie humaine » de son temps. Une société du spectacle avant l’heure. En resserrant l’intrigue autour du chapitre « Un grand homme de province à Paris », Xavier Giannoli (le réalisateur de Marguerite, inspirée de la soprano américaine Florence Foster Jenkins) recentre le propos sur la satire féroce du journalisme parisien du début du XIXe siècle.

Jeune poète naïf, animé de rêves littéraires, Lucien quitte sa ville natale d’Angoulême pour tenter sa chance à Paris, sous la Restauration – une période qui voit le retour en grâce de la noblesse de cour qui tient là sa revanche sur la Révolution. Le jeune homme découvre une société nouvelle, en pleine effervescence, régie par l’attrait du gain et de la gloire. « On aspirait désormais à la réussite et à l’enrichissement personnel », écrit Balzac. « Alors les jeunes provinciaux accourraient par milliers vers la capitale, bien décidés eux aussi à se forger un destin. »

Sur place, les idéaux de Lucien se heurtent à la violence sociale et à la corruption de la société parisienne. En particulier celle du milieu de l’édition qu’il fréquente, faute de trouver un éditeur pour son recueil de poésie. Initié aux (mauvaises) pratiques de la presse par Lousteau, le sulfureux rédacteur en chef d’un journal d’opinion craint pour ses plumes assassines, Lucien constate que les journalistes vendent leur articles – et leur âme – au plus offrant : annonceurs publicitaires ou financiers.

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© Courtesy of Music Box Films

De la même manière, les artistes et les prostituées des jardins du Palais-Royal, que ces journalistes côtoient, monnayent leur art et leurs corps. Une allusion du cinéaste aux conflits d’intérêts qui surgissent régulièrement entre la direction des journaux et leurs actionnaires. Le film fait aussi référence à la prolifération contemporaine des fake news : « Pour faire l’événement, un journal pouvait imprimer n’importe quelle rumeur. Vérité ou bobard, on ne s’attardait pas à ce genre de détails. »

Au synchronisme du traitement de l’information par Balzac – s’il n’avait écrit son roman au XIXe siècle, on jurerait que l’auteur fait allusion à la presse tabloïd actuelle ou à l’influence néfaste des réseaux sociaux – répond le modernisme de Giannoli. Le cinéaste injecte de la vitesse, du mouvement et du faste, achevant de dépoussiérer le roman. Jouant avec les codes du film de gangsters – ce qui vaut à Illusions perdues d’être comparé aux rise and fall movies de Martin Scorsese –, il filme la salle de rédaction du Corsaire-Satan, qu’intègre Lucien, comme l’antre d’un gang dont les membres journalistes sont prêts à tout pour monnayer leur critique d’un spectacle ou assassiner (verbalement) une figure du Tout-Paris. Le bon mot l’emporte sur la vérité et la mauvaise foi sur la sincérité. Cette « capitalisation des esprits » décrite par Balzac constitue le fil rouge de ce film aux dialogues aussi cruels que plaisants.

La critique ne s’y est pas trompée. Avec sa mise en scène vertigineuse et son casting brillant – Vincent Lacoste excelle dans le rôle du rédacteur en chef désabusé, Xavier Dolan dans celui de la bonne conscience littéraire et Jean-François Stévenin dans celui du maître de la claque, son dernier rôle avant son décès l’an dernier –, Illusions perdues a raflé à peu près tous les prix lors de la dernière cérémonie des César : meilleurs costumes, meilleur décor, meilleure photographie, meilleure adaptation, meilleur espoir masculin pour Benjamin Voisin et meilleur acteur pour Vincent Lacoste. Balzac a peut-être écrit son dernier mot, mais ses enseignements restent d’actualité !

Sortie américaine : 10 juin
Durée : 150 min
Réalisateur : Xavier Giannoli
Avec : Jeanne Balibar, Cécile de France, Gérard Depardieu, Xavier Dolan, Vincent Lacoste, Jean-François Stévenin, Benjamin Voisin
Distributeur américain : Music Box Films


Article publié dans le numéro de juin 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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