Economie

Yann Coatanlem : un regard transatlantique sur les inégalités

Ancien directeur chez Citibank et créateur du think tank franco-américain Club Praxis, ce New-Yorkais d’adoption a coécrit un essai majeur sur les inégalités, marqué par la volonté d’associer libéralisme et justice sociale. Tout en misant sur le big data et la création d’un revenu universel.
© Yuvraj Khanna

On peut avoir fait une brillante carrière à Wall Street et se passionner pour les inégalités. Après vingt-cinq années dans la banque, chez Salomon Brothers puis Citigroup, Yann Coatanlem a publié l’an dernier Le capitalisme contre les inégalités. Un pavé de plus de 500 pages, rédigé avec Antonio de Lecea, ancien conseiller du président de la Commission européenne Romano Prodi. L’ouvrage, qui associe l’histoire, la philosophie et les données issues d’innombrables études économiques, propose des pistes pour « conjuguer équité et efficacité », comme l’indique son sous-titre. Sorti juste avant l’élection présidentielle, le livre a été vu sur le bureau d’Emmanuel Macron, dans un plan furtif du documentaire Un président, l’Europe et la guerre, diffusé en juin 2022. Plus récemment, ses deux auteurs ont reçu fin mars le prix Turgot, qui récompense le meilleur livre français d’économie financière.

« Le point de départ du livre a été notre volonté de répondre à un emballement des discussions sur les inégalités », explique Yann Coatanlem dans l’élégant salon de son appartement de la Cinquième Avenue, en face de Central Park. « Le Brexit, l’élection de Donald Trump et les tensions de plus en plus fortes dans un pays comme la France sont l’expression d’une sorte de désespoir social, qui entraîne des réactions extrémistes : certaines personnes considèrent que puisque les politiques n’ont pas su régler les problèmes dans le cadre actuel, il faut supprimer soit le capitalisme, soit la démocratie, soit les deux. Et ça, ça fait peur. »

Loin des discours tranchés, donc, ce quinquagénaire distingué qui se dit « plutôt de centre droit » s’est allié à un économiste « de centre gauche » pour tracer une voie médiane, associant libéralisme et justice sociale. Loin de l’économiste Thomas Piketty, dont le best-seller Le Capital au XXIe siècle (2013) voyait dans le capitalisme la cause de la montée des inégalités, les deux auteurs estiment qu’il peut au contraire contribuer à les réduire. « La grande idée du livre, c’est que les inégalités ont un rôle négatif sur la croissance », explique Yann Coatanlem. « Et cet impact négatif est d’autant plus grand que la mobilité sociale est réduite. »

Le paradoxe américain

En France, « pays plutôt inégalitaire avant la redistribution et plutôt égalitaire après », la crise de confiance actuelle vient d’une « panne de l’ascenseur social », estime l’économiste originaire de Reims, également conseiller du commerce extérieur de la France aux Etats-Unis. « Quand on part du bas de l’échelle des revenus, il faut six générations en France pour arriver au salaire médian, contre deux au Danemark. » Et la situation est pire aux Etats-Unis: « L’idée un peu romantique de rêve américain est finie : il y a une vraie immobilité sociale, qui se double d’inégalités dans d’autres dimensions, notamment raciales. » Cela aboutit à ce qu’il appelle le « paradoxe américain » : un pays qui combine l’économie la plus forte du monde et les plus grandes inégalités.

Le livre de Yann Coatanlem et Antonio de Lecea sur le bureau présidentiel à l’Elysée. © Eléphant/Breath Films/Mile Prodution

Installé à New York depuis 2001 (il est arrivé deux semaines avant le 11 Septembre), Yann Coatanlem y a fondé six ans plus tard un think tank, le Club Praxis, qui fournit bénévolement études et conseils aux gouvernements français, de droite comme de gauche. « Il s’agissait au départ d’alimenter la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. Puis, après son élection, nous avons commencé un dialogue assez discret avec les pouvoirs publics, qui s’est accéléré sous François Hollande et poursuivi sous Emmanuel Macron. »

Particularités de ce « laboratoire d’idées » sans subventions ni but lucratif : il analyse la situation française depuis les Etats-Unis, « ce qui permet d’évaluer les bonnes et moins bonnes pratiques américaines », et s’appuie sur les données massives pour établir ses recommandations. « Nous sommes partis du constat que les pouvoirs publics n’utilisaient pas assez les outils dont bénéficie le secteur privé, en particulier le big data. Généralement, l’approche des gouvernements est trop macroéconomique et pas assez microéconomique, alors qu’il faut les deux. »

Pour la création d’un revenu universel

Dans les rapports du Club Praxis, comme dans les points de vue qu’il publie régulièrement dans de grands quotidiens français comme Le Monde, Les Echos ou Le Figaro, Yann Coatanlem prend soin de ne pas se limiter à l’analyse, en proposant des recommandations. Son livre ne fait pas exception, et préconise même une solution radicale pour lutter contre les inégalités : instaurer un revenu universel. Celui-ci se substituerait à la plupart des aides sociales, qui souvent ne touchent pas leurs cibles en raison de leur complexité ou de la crainte d’être stigmatisé : en France, un tiers des personnes éligibles au RSA ne le demandent pas. En parallèle, les auteurs plaident pour une refonte de la fiscalité, avec la mise en place d’un impôt négatif.

« Pour nous, le revenu universel doit créer un filet de sécurité face à des crises à répétition », explique Yann Coatanlem. « En assurant un niveau de revenu constant, il permet de se projeter dans l’avenir, ce qui change le rapport au risque. Non seulement cela a un effet bénéficiaire pour l’économie, mais aussi un impact politique : si l’on a moins peur du lendemain, on peut écouter les gouvernants sur des projets de long terme comme les retraites ou le changement climatique. » Autre vertu du revenu universel : fournir une réponse aux craintes pour l’emploi que suscitent les progrès rapides de l’intelligence artificielle et de la robotisation.

Plus d’un an après sa parution, malgré son prix Turgot et sa présence sur le bureau présidentiel, le livre de Yann Coatanlem et Antonio de Lecea n’a pas vraiment inspiré les pouvoirs publics. Malgré la fronde populaire, la réforme des retraites française est bien loin du « big bang » dont rêvent les auteurs, l’ancien banquier ne se voit pas pour autant entrer en politique : « Je préfère essayer d’influencer », confie-t-il. Il a quitté Citibank en 2019 pour monter une start-up, DataCore Innovations, qui développe des produits financiers « antifragiles », c’est-à-dire conçus pour résister aux crises. Marié depuis 2018 à un entrepreneur américain, James Brooks Jr., fondateur et PDG de GlassView, il ne se voit pas non plus revenir en France. « J’ai les deux passeports et je me considère un peu citoyen du monde. Ma vie est à New York, mon mari est ici et nous venons d’avoir un fils. » Après avoir enchaîné « dix voyages en France l’an dernier, la plupart pour la promotion du livre », il réfléchit déjà au suivant. « Je pense qu’il sera consacré à la fracture démocratique. Et il sera beaucoup plus court ! »


Le capitalisme contre les inégalités : Conjuguer équité et efficacité dans un monde instable de Yann Coatanlem et Antonio de Lecea, Presses universitaires de France, 2022.


Article publié dans le numéro de juin 2023 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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