Portrait

Joan Juliet Buck : l’Américaine à la tête de Vogue Paris

Vogue Paris fête son centième anniversaire. A cette occasion, redécouvrez notre portrait de Joan Juliet Buck, la première – et à ce jour, la seule – Américaine à avoir piloté le magazine français.
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Joan Juliet Buck, photographiée pour Talk Magazine en 1999. © Jean-Baptiste Mondino

En avril 1994, Joan Juliet Buck est nommée rédactrice en chef de l’édition française de Vogue. Recommandée par la rédactrice en chef de Vogue aux Etats-Unis Anna Wintour, elle est la première Américaine à occuper ce poste. A la tête de la publication pendant huit ans, elle en modernise l’esthétique et crée un magazine « éduqué et cultivé » dans lequel se reconnaissent les lectrices. Elle revient sur cet épisode de sa vie dans une autobiographie, The Price of Illusion.

A deux reprises, Joan Juliet Buck a refusé le poste que lui offrait Vogue à Paris. Lors de sa première visite au magazine en 1970, la journaliste de vingt-deux ans, vêtue d’une combinaison de daim et d’un turban ottoman, est reçue par une rédactrice en chef en chandail Courrèges et tailleur jaune canari. Les rédactrices portent des jupes écossaises. Le magazine était « triste, surfait et démodé », se souvient Joan Juliet Buck. Au printemps 1994, l’Américaine accepte finalement la proposition de Condé Nast International. Elle quitte New York et prend les commandes du titre le plus glamour de la presse féminine française. Les grands de la mode parisienne sont scandalisés.

Aussitôt à Paris, Joan Juliet Buck se sépare du photographe de mode Helmut Newton, réputé pour ses mises en scène suggestives et ses nus. Elle le remplace par de jeunes photographes impertinents — dont un jeune Américain « sauvage » repéré par Andy Warhol, David LaChapelle — et débauche six jeunes journalistes du magazine Glamour, un autre titre de Condé Nast. Elégance et culture sont les nouveaux maîtres mots du magazine. « C’est trop facile de passer par le sexe plutôt que par la culture pour montrer la mode féminine », nous dit la rédactrice en chef. « Au lieu de perpétuer le concept de la femme objet, Vogue doit traiter les femmes avec respect. »

Améliorer la qualité du magazine

Elevée entre Cannes, Paris et Londres par un père producteur de cinéma et une mère actrice et mannequin, Joan Juliet Buck est fascinée par la comtesse de Ségur et les écrits féministes d’Anaïs Nin. Au Lycée français de Londres, puis en classe préparatoire à Paris, elle est impressionnée par l’érudition des Françaises. En prenant la tête de Vogue, elle entend offrir aux lectrices un magazine à leur portée. Elle triple la part de texte dans le magazine et lance des numéros à thème sur la culture, l’art, le sport et les sciences. Elle supprime « les falbalas » et prône l’économie de langage. Elle fait traduire en français les textes de journalistes américains, « directs et sans clichés ». Michel Braudeau, futur directeur de la Nouvelle Revue Française, rejoint le magazine comme critique littéraire. Une chronique jardinage est confiée contre toute attente au créateur Christian Louboutin !

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© Jean-Baptiste Mondino

Joan Juliet Buck supervise son premier numéro en septembre 1994. Dédié à « la femme française », il met en avant « des vêtements que les femmes peuvent s’offrir » : la petite robe noire, un tailleur pantalon à rayures, un trench-coat rouge. Ce numéro bat les records de vente du magazine. Dans la foulée, la rédactrice en chef impose plus de couleur dans le choix des vêtements et interdit les photos de mannequins cigarette aux lèvres, un cliché de la femme française fabriqué par la presse américaine.

« Une grande fête pleine de stars »

En décembre 1994, Vogue fête le centième anniversaire du premier film des frères Lumière. Ancienne critique de cinéma, Joan Juliet Buck fait traduire à cette occasion un essai de l’auteur russe Maxim Gorky sur L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat et remet en scène avec des mannequins les films Metropolis de Fritz Lang, La règle du jeu de Jean Renoir et Blade Runner de Ridley Scott. Le photographe David LaChapelle est chargé de recréer ce dernier film : décor futuriste, couleurs acidulées et imperméables rouge. Une photo montre un androïde au téléphone, une sandale Chanel collée à l’oreille.

A la fin des années 1990, le magazine devient « une grande fête pleine de stars ». Joan Juliet Buck persiste cependant à mettre des « anonymes » en couverture : elle est limogée en 2001. De retour à New York, elle devient critique de télévision pour le Vogue américain, s’entretient avec Marion Cotillard et Carla Bruni-Sarkozy. En 2011, son portrait de l’épouse du dictateur syrien Bachar el-Assad, jugé complaisant, fait scandale. Vogue ne renouvelle pas son contrat.

Joan Juliet Buck vit aujourd’hui à Rhinebeck, une petite ville de la vallée de l’Hudson. L’ancienne rédactrice en chef de Vogue ne s’habille plus en Prada. Elle porte une écharpe de coton mauve, quelques bijoux d’argent et un manteau de laine noire. En février dernier, elle apparaissait à la Frick Collection de New York dans une comédie de Marivaux, Les Acteurs de bonne foi. « J’ai toujours préféré le déguisement à la mode », lâche-t-elle en buvant une tasse de thé Earl Grey au citron dans un diner de l’Upper East Side. « Je me sens mal à l’aise dans du Galliano. Si on a l’œil, il est facile de bien s’habiller dans une friperie ou chez Uniqlo. » Joan Juliet Buck n’a pas assisté à un défilé de mode depuis seize ans.


The Price of Illusion de Joan Juliet Buck, Atria Books, 2017.


Article publié dans le numéro de mai 2017 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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