Art

Musée Pinault : quand Paris défie New York

Le musée d’art contemporain de la collection François Pinault, qui sera inauguré le 22 mai dans l’ancienne Bourse de commerce de Paris, sera au centre de la nouvelle plaque tournante culturelle de la capitale.
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L’ancienne Bourse de commerce de Paris accueille désormais la collection Pinault. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, Agence Pierre-Antoine Gatier. Photo Vladimir Partalo

De loin, le grand silo coiffé d’une coupole de verre à montures métalliques a des allures de donjon. A l’intérieur, les heureux bénéficiaires d’une visite du chantier, avant l’inauguration prévue au printemps 2020 [et repoussée d’un an par la pandémie], sont saisis par l’audace du projet architectural. Pour accueillir la collection Pinault, l’un des plus riches ensembles d’art contemporain au monde, l’architecte star japonais Tadao Ando a, pour penser le plein, créé le vide dans l’ancienne halle au blé de Paris, construite au XVIIIe siècle.

Son idée : installer un gigantesque cylindre, créant, à l’intérieur de l’espace de la rotonde et de sa coupole, un couloir circulaire entre le mur extérieur et les lieux d’exposition où seront accrochées les œuvres que le milliardaire accumule depuis quarante ans.

S’agira-t-il, comme le claironne certains, du plus beau musée d’art contemporain du monde ? Le Broad Museum de Los Angeles, fondé et financé par les philanthropes Eli et Edythe Broad ou le Chichu Art Museum de l’île de Naoshima au Japon, conçu par le même Tadao Ando, peuvent aussi revendiquer le titre. Mais le « musée Pinault », qui se tiendra à cinq minutes de marche du Louvre, à dix minutes du Centre Pompidou et à vingt minutes des musées d’Orsay, du Jeu de Paume et de l’Orangerie, se situera au cœur du complexe culturel de la capitale.

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François Pinault (à gauche) et l’architecte japonais Tadao Ando. La réhabilitation de la Bourse de commerce en musée est sa plus grande réalisation en France. © Vincent Capman/Paris Match

A l’image du Museum Mile – le quartier new-yorkais où se concentrent les musées majeurs de la métropole, dont les mythiques Metropolitan Museum of Art et Guggenheim Museum –, Paris aura désormais son miracle mile, concentrant pour le plus grand plaisir des amateurs d’art une pléthore d’œuvres, classiques, modernes et contemporaines. De quoi redonner des couleurs à la Ville Lumière, jadis prescriptrice du goût et capitale de l’art, avant d’être détrônée depuis l’après-guerre par New York, ses artistes décomplexés, libérés des cultures du passé, et ses marchands-entrepreneurs.

Plus qu’une aubaine pour Paris, la réhabilitation spectaculaire de l’ancienne bourse des marchandises est aussi au cœur d’un projet d’orgueil. Ce « musée Pinault » marque un point dans la guerre opposant cet ancien marchand de bois à Bernard Arnault, le « loup en cachemire », patron de LVMH. Les deux milliardaires poursuivent en effet depuis vingt ans, sur le terrain de l’art contemporain, la lutte les opposant dans le monopole du luxe et de l’industrie.

En 2005, découragé selon la version officielle par la bureaucratie française, mais inquiet aussi de sa propre démesure, François Pinault avait abandonné son projet pharaonique de musée contemporain sur l’île Seguin, dans une boucle de la Seine en aval de Paris, pour l’exiler à Venise, au Palazzo Grassi transformé en musée.

Entre-temps, Bernard Arnault contre-attaquait avec l’ouverture, en 2014, de la Fondation Vuitton. Dominant la canopée du bois de Boulogne, le vaisseau de verre et d’acier imaginé par la star américano-canadienne de l’architecture, Frank Gehry, accueille la collection Arnault : une collection d’entreprise, célébrant le mariage du luxe avec l’art. Moins avant-gardiste que celle de Pinault, mais un fabuleux levier pour le groupe LVMH. Les expositions blockbuster s’y succèdent : des trésors du MoMA, le grand ancêtre, fondé en 1929 par Abby Rockefeller, à la collection Chtchoukine, le découvreur russe de l’art contemporain (1,2 million de visiteurs).

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© Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, Agence Pierre-Antoine Gatier. Photo Marc Domage
© Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, Agence Pierre-Antoine Gatier. Photo Stefan Altenburger

Avec la Bourse de commerce, l’ancien « marchand de bois » va-t-il reprendre la main ? Pas sûr. En 2022, LVMH dévoilera, à quelques centaines de mètres de la Fondation Vuitton, les 17 000 mètres carrés entourant un escalier monumental dans l’ancien Musée des arts et traditions populaires. Rénovés là encore par Frank Gehry, ils hébergeront une « académie des métiers d’art », renforçant davantage le pôle culturel de l’ouest de Paris. Et permettant à Arnault de prétendre à nouveau au titre de prince des mécènes que Pinault et lui se disputent à coup de parrainages, d’importantes donations et de subventions.

Cette guerre du luxe et de l’art fera-t-elle de Paris la nouvelle capitale de l’art contemporain ? Rien n’est moins sûr, car New York n’a pas dit son dernier mot. Après la construction du nouveau Whitney, orchestrée par le célèbre architecte italien Renzo Piano dans le Meatpacking District, avant celle d’un nouveau bâtiment du New Museum, une tour asymétrique conçue par l’architecte star néerlandais Rem Koolhas, l’extension du MoMA qui occupe, depuis le mois d’octobre 2019, les trois premiers étages de la tour 53W53 de Jean Nouvel adjacente, a ranimé la fièvre muséale dans la métropole. Le match entre la Ville Lumière et New York ne fait que commencer.


Article publié dans le numéro de décembre 2019 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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