Savoir-Faire

Pierre Finkelstein : l’art du trompe-l’œil

Dupliquer des matériaux nobles, c’est le quotidien de Pierre Finkelstein. Depuis 1985, ce peintre décorateur installé à New York propose son savoir-faire aux particuliers, boutiques de luxe, musées et restaurants. Ni alchimiste, ni faussaire, le Français est capable d’imiter le bois, le marbre, la nacre, le requin, la tortue, la raie, le cuir et même le parchemin.
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Pierre Finkelstein a participé à la restauration de l’hôtel Ritz à Paris en peignant en faux chêne cérusé les bibliothèques et les portes du Bar Hemingway. © Vincent Leroux

Dans son atelier du Flatiron District*, à Manhattan, les pots de peinture, de plâtre, de cire, de laque et de vernis de Pierre Finkelstein s’empilent jusqu’au plafond. « Les pinceaux sont mon premier outil de travail », explique-t-il. Au mur, sur les étagères et dans des mallettes, plus de 500 pinceaux et brosses s’apprêtent à partir sur leur prochain chantier à Dallas ou à Miami. « Celui-ci, avec un poil long et une tête charnue, permet de peindre du marbre bréché, et cet autre-là, fin et pointu, du marbre veiné. »

En clin d’œil au célèbre film de Jean Renoir, le Français a baptisé son entreprise « Grand Illusion ». Ses principaux clients sont des particuliers. Mais aussi des capitaines d’industries, banquiers et avocats d’affaires. A New York, Pierre Finkelstein a embossé de faux bronze les colonnes d’un bureau dans la tour de verre 53W53 que l’architecte Jean Nouvel parachève à côté du MoMA. A Los Angeles, il a réalisé une série de piédestaux antisismiques en faux marbre italien pour accueillir les collections du Getty Museum. En Floride, il a patiné à la chaux les murs de l’ancienne maison de Calvin Klein.

Trompe-l’œil à Versailles

Quelles raisons poussent un client à choisir un trompe-l’œil plutôt que l’original ? Son prix d’abord. L’illusion est bien moins coûteuse que les matériaux véritables : comptez cinquante dollars par square foot (0,093 mètre carré) pour du faux marbre ou du faux bois, et de trois à dix fois plus pour du marbre des Pyrénées ou un bois exotique comme le palissandre ou l’acajou du Honduras.

Sa facilité d’installation ensuite. Peu le savent, 70 % des marbres et boiseries du château de Versailles sont en réalité des trompe-l’œil. Les cheminées sont en pierre véritable mais les plinthes sont factices : ce sont de faux marbres peints sur du bois. « Sur les premiers mètres de chaque côté de la cheminée, l’illusion est parfaite », observe Pierre Finkelstein. « Mais plus vous vous éloignez du décor central, plus le travail devient simpliste et théâtral. » La cause de ces variations est économique. « Les peintres pratiquaient un tarif horaire et déléguaient les pièces secondaires aux apprentis. »

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A partir d’acryliques modernes, Pierre Finkelstein a reproduit la peinture patinée des intérieurs du XVIIIe siècle dans la chambre d’un milliardaire californien. © Pierre Finkelstein Grand Illusion Decorative Painting, Inc.

Une école du faux en Belgique

Avant de se spécialiser dans l’art du trompe-l’œil, Pierre Finkelstein a débuté comme graphiste commercial. Pour se perfectionner, il part au début des années 1980 à l’Institut Van Der Kelen-Logelain, à Bruxelles. Il y apprend l’art de la peinture en lettres et du trompe-l’œil, mais aussi à imiter plus de trente variétés de marbre et autant d’essences de bois. Lorsqu’il sort de l’école, les Etats-Unis sont en plein engouement pour le style néoclassique. Le marbre et les boiseries sont à la mode, mais les papiers peints imprimés ont sonné le glas de la peinture décorative. « Les peintres se comptaient alors sur les doigts d’une main », se souvient le Français. « Il ne restait presque rien des techniques d’antan. Il fallait tout réinventer. »

Pour parfaire ses connaissances, le Français n’hésite pas à s’allonger sur le sol pour observer les plinthes de faux marbre au musée du Louvre. Il étudie les vieux manuels de décoration à la bibliothèque de New York et se forme en architecture et en histoire de l’art. Il fait venir ses pinceaux de Saint-Brieuc, en Bretagne, et développe sa propre gamme d’outils en fibres synthétiques ou animales – soies de porc, de blaireau, d’oie, d’écureuil ou de chèvre du Tibet.

Bientôt, on fait appel à lui pour maquiller une porte coupe-feu, marier un mur à une table Louis-Philippe en bois moucheté ou assortir une cheminée de marbre à son environnement. « J’ai peint du faux bois sur du vrai bois et du faux marbre sur du vrai marbre », poursuit Pierre Finkelstein, qui ne s’étonne plus des « caprices » de ses clients.

Une recette pour chaque matériau

A chaque matériau correspond un procédé spécifique, du mélange des pigments à l’application de la couleur. Les effets de transparences du marbre s’obtiennent en tapotant une éponge enduite de peinture à l’eau sur une couche de peinture à l’huile. Les reflets et les moirés du faux bois de noyer sont peints à l’aide de bière brune, « un excellent liant ». Les détails les plus minutieux, comme le fil du bois, sont obtenus en tirant un peigne métallique sur plusieurs couches de peinture, ou tracés à l’aide d’une « martre zéro », l’un des pinceaux le plus fin de l’arsenal du peintre.

Pierre Finkelstein conserve ses précieuses « recettes » de trompe-l’œil dans un casier à tiroirs, entre un dessin de son fils et son diplôme de Meilleur ouvrier de France. « Je note tout », proclame-t-il avec fierté. « Je garde un échantillon de tous les motifs et de toutes les couleurs que j’ai créés depuis 1985. » Lorsqu’il ne monte pas « à l’échelle », pinceau à la main, le Français travaille comme consultant en couleurs. Pour la restauration du Ritz et de ses 142 chambres à Paris, il a ainsi conçu une palette de 78 couleurs dans les tons du palace parisien, en plus d’un assortiment de faux marbres et de faux bois.

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Lors de la restauration du Ritz à Paris, le Français a conçu le faux stuc qui couvre les murs de l’escalier d’honneur. © Vincent Leroux

Une culture encyclopédique

Le peintre extrait de l’un de ses tiroirs une liasse de cartons peints, spécialement traités pour conserver leur couleur et leur texture au fil du temps. « Tenez, en 2012, un décor peint en trompe-l’œil pour le réfectoire d’un nouveau bâtiment à Yale University. Et là, le salon d’une maison particulière à La Nouvelle-Orléans. » L’illusion est parfaite. Au toucher, le marbre est lisse, presque froid. La surface du bois présente des nœuds et des aspérités.

Pour satisfaire les exigences de ses prestigieux clients – Bill Gates, Michael Douglas, George Soros ou Jon Bon Jovi –, le peintre s’est constitué une culture encyclopédique. D’un simple coup d’œil, il est capable de faire la distinction entre les écailles d’une tortue du Vietnam et celles d’une tortue de Ceylan. « J’aime être très précis. Pour crédibiliser mon travail, j’ajoute des détails que seul un marbrier ou un ébéniste saura déceler. » L’illusion est totale. La preuve ? « Même certains professionnels s’y trompent ! »


* Pierre Finkelstein a depuis déménagé son atelier dans le quartier de Boerum Hill, à Brooklyn.


Article publié dans le numéro de février 2018 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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