Book Review

David Diop : un naturaliste sur les traces d’Eurydice

Après Frère d’âme, son premier roman sur les tirailleurs africains dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, l'auteur français s’intéresse au commerce triangulaire dans La porte du voyage sans retour, en lice pour le National Book Award. Dans le Sénégal du XVIIIe siècle, il imagine la rencontre du naturaliste français Michel Adanson, un personnage historique, avec une jeune esclave en fuite.
© Eric Traversié

Dans le quartier du Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, une modeste impasse porte le nom de Michel Adanson (1727-1806), botaniste du siècle des Lumières. Formé par Réaumur et Jussieu, dont il suivit les cours au Jardin du Roi, il a voué sa vie à l’étude des plantes, des coquillages et des animaux. En décembre 1748, il embarque à ses frais pour une expédition de cinq ans au Sénégal, alors colonie française. Il en rentrera appauvri, changé et chargé d’un ouvrage, Histoire naturelle du Sénégal : Coquillages, où il développe un système de classification original, différent de ceux des botanistes Buffon et Linné.

Romancier et enseignant-chercheur, spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle, David Diop fait de ce périple, dont on sait en réalité peu de choses, le cœur de son deuxième roman, La porte du voyage sans retour. Imaginant qu’Adanson, mourant, a légué des carnets secrets à sa fille unique, il déplie à la première personne du singulier le récit d’un voyage au bout de l’enfer qui s’achève en face de Dakar sur l’île de Gorée, plaque tournante du commerce des esclaves et point de départ vers les Amériques. Le naturaliste, qui a travaillé des années à la rédaction de sa grande œuvre inachevée, L’Orbe universel, aurait été profondément marqué par sa rencontre avec Maram Beck, jeune esclave guerrière aux pouvoirs de guérisseuse, tuée alors qu’elle tentait d’échapper à ses bourreaux.

Enchâssant plusieurs narrations comme des poupées gigognes, David Diop fait le portrait d’un homme de son temps, persuadé, malgré des décillements successifs, de la supériorité de l’Europe sur l’Afrique. Orphée descendant aux enfers, Adanson ne sauvera pas son Eurydice, engloutie dans le ventre de l’Atlantique. On retrouve dans ce deuxième livre à l’écriture classique le souffle de David Diop, son talent pour faire advenir des images, pour confronter l’histoire et le romanesque. Il donne le dernier mot à une femme noire, esclave affranchie mais pas libre, pour que le récit ne soit pas, encore une fois, confisqué par les colons et leurs descendants.

La porte du voyage sans retour de David Diop, Seuil, 2021. 256 pages, 19 euros.


Article publié dans le numéro de décembre 2023 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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