Entretien

Hollywood revisite la légende napoléonienne

Près de 200 ans après sa mort, Napoléon reste une source de fascination et de controverse. Le biopic de Ridley Scott, avec l’Américain Joaquin Phoenix dans le rôle éponyme, a catapulté le visage et le complexe héritage de l’empereur français sur les bus, les immeubles et les écrans de cinéma du monde entier. Pour faire le tri entre faits et mythes, d’Austerlitz à Hollywood, nous avons interrogé l’historien David Bell, professeur à Princeton et biographe de Napoléon. Dans son dernier ouvrage, Men on Horseback: The Power of Charisma in the Age of Revolution, il explore le « culte napoléonien » et l’emprise durable de l’Empereur sur l’imaginaire populaire.
Joaquin Phoenix dans le Napoléon de Ridley Scott. © Apple TV+

France-Amérique : Napoléon a inspiré au cinéma plus de 1 000 films. En votre qualité d’historien, diriez-vous que certains méritent d’être vus de ce côté-ci de l’Atlantique ?

David Bell : Pas vraiment ! J’avoue avoir un faible pour un vieux film avec Marlon Brando, Désirée (1954). Marlon Brando était un grand acteur, donc même si le film a des allures de bluette, cela reste un plaisir à regarder. Ce n’est pas d’une précision folle sur le plan historique, sans être toutefois aussi mauvais que d’autres films.

A votre avis, qui est le meilleur Napoléon à l’écran ?

Facile : Albert Dieudonné dans le Napoléon d’Abel Gance en 1927. Il reste inégalé. D’abord, il ressemble beaucoup au jeune Bonaparte et se tient comme on imagine que Napoléon se tenait. Son intensité reflète, selon moi, le Napoléon que décrivent ceux qui l’ont connu. C’est un film fabuleux ! A l’opposé, il m’a été très difficile de regarder la mini-série franco-canadienne de 2002 avec Christian Clavier sans penser aux Visiteurs (1993). Je voyais sans cesse dans ce Napoléon un paysan du Moyen Age… Albert Dieudonné était un grand acteur et un grand Napoléon.

Albert Dieudonné dans le Napoléon d’Abel Gance, en 1927. © PictureLu/The Hollywood Archive/Alamy

Quid du Napoléon de Ridley Scott ?

Il en est loin. Ridley Scott est un réalisateur pour qui prime le divertissement, le spectacle. La précision historique ne l’intéresse absolument pas ; il l’a répété maintes fois. Et Joaquin Phoenix ne m’a pas convaincu. Il est ce que j’appellerais un schlub ! Il est en surpoids et sa façon de se tenir rappelle l’Empereur en fin de carrière. Il a pratiquement l’âge qu’avait Napoléon au moment de sa mort. En plus, Joaquin Phoenix joue un toutou énamouré, immature et irritable. Ces scènes où lui et sa femme, Joséphine de Beauharnais, font l’amour sont délibérément ridicules. Alors, certes, on suit l’évolution d’un Corse aux origines humbles qui devient l’un des plus grands conquérants de l’histoire. Mais, hormis Joséphine, on ne perçoit rien de ses motivations. Napoléon avait une énergie et une ambition colossales, et le film ne nous montre rien de tout ça. On ne voit pas l’Empereur qui a inspiré des millions de gens.

Dans Désirée, Henry Koster avait déjà choisi de montrer Napoléon à travers le prisme d’une histoire d’amour. Pour avoir du succès à Hollywood, l’empereur français doit-il nécessairement être un bourreau des cœurs ?

Si vous faites un film sur Désirée Clary, qui fut un temps fiancée à Bonaparte, vous pouvez tout à fait en faire une histoire d’amour ! Mais si votre film porte sur la vie de Napoléon, il devient nettement plus difficile de s’en contenter ! La représentation des Cent-Jours par Ridley Scott est en ce sens très problématique. En mars 1815, Napoléon s’évade de l’île d’Elbe, débarque entre Cannes et Antibes, marche sur Paris et réussit à reprendre le pouvoir. C’est un épisode spectaculaire que le film réduit au désir de Napoléon de retrouver Joséphine. Problème : à l’époque, Joséphine est déjà morte depuis dix mois ! Et alors, l’idée qu’il aurait mené cette action dangereuse, spectaculaire, difficile et ambitieuse pour retourner dans les bras de sa belle… C’est d’un niais ! Plus tôt dans le film, le retour de Napoléon en France en 1799 durant la campagne d’Egypte est attribué à l’infidélité de Joséphine. Une fois encore, c’est vraiment niais.

Napoléon (Marlon Brando) et sa fiancée Désirée Clary (Jean Simmons) dans le Désirée d’Henry Koster, en 1954. © Cinematic/Alamy
Napoléon (Joaquin Phoenix) et son épouse Joséphine de Beauharnais (Vanessa Kirby) dans le film de Ridley Scott. © Apple TV+

Qu’est-ce qui vous a plus dans le film ?

La bataille d’Austerlitz de 1805, sur un lac gelé, est éblouissante. Le film est divertissant à plusieurs titres, en particulier les scènes de bataille : elles sont spectaculaires, exactement ce qu’on attend d’un film à gros budget et d’un réalisateur expérimenté. Au moins, il a tout bon du côté des uniformes ! Les armes sont plus ou moins justes, mais les tactiques militaires sont d’une imprécision folle. Ridley Scott montre les Français attaquant en ligne, alors que c’étaient les Britanniques qui procédaient ainsi. Pire, pendant la bataille de Waterloo, en 1815, son Napoléon mène personnellement une charge de cavalerie, ce qui est risible. Et la canonnade sur les pyramides égyptiennes ? Ça a de l’allure, mais ça ne s’est jamais produit. En matière de précision historique, le film est une farce.

Des critiques jugent Joaquin Phoenix trop grand pour le rôle. Qu’en pensez-vous ?

Napoléon n’était pas petit ! Cela reste la plus grande victoire de la propagande britannique, et surtout des caricatures de James Gillray, qui le représentait toujours en nain. Napoléon mesurait probablement 1,68 mètre, soit la moyenne de l’époque. De fait, les Français n’ont jamais suggéré que Napoléon était petit. Il était certainement moins grand que certains de ses soldats, sans être particulièrement petit.

James Gillray, The Plumb-Pudding in Danger, or State Epicures Taking “un Petit Souper,” 1805. © Library of Congress

Ridley Scott a été critiqué pour avoir consacré un biopic à gros budget à Napoléon, qui a rétabli l’esclavage en 1802, et non pas, par exemple, à Toussaint Louverture ou Jean-Jacques Dessalines, qui ont lutté pour l’indépendance d’Haïti. Que pensez-vous de cette controverse ?

Hollywood, bien évidemment, mise toujours sur une bonne histoire et un potentiel succès commercial. Napoléon, j’en suis sûr, rapportera bien plus qu’un film intitulé Dessalines ou Louverture ! Bien que Toussaint Louverture ferait un excellent sujet de biopic. Napoléon a eu un impact gigantesque sur l’histoire mondiale, je ne vois donc rien à redire au fait de consacrer un film à sa vie. En plus, on ne peut vraiment pas dire que Ridley Scott le glorifie. A la fin du film, les spectateurs découvrent même le nombre de soldats tombés à chaque bataille des guerres napoléoniennes. En impliquant qu’une personne aussi vaine ait causé autant de morts, le réalisateur tente de faire valoir un point de vue historique.

Mais condamne-t-il Napoléon ?

Pas vraiment, non. Napoléon a fait beaucoup de mal, et il aurait été intéressant d’explorer cet aspect de sa vie, d’explorer le Napoléon qui a accédé au pouvoir par un coup d’Etat, qui a écrasé l’opposition, qui a imposé la censure, dont les hommes ont massacré des civils, dont les armées ont exécuté des prisonniers de guerre dès qu’il devenait compliqué de les garder… Et que dire du Napoléon à la politique si impitoyable qu’il réimposa l’esclavage dans les colonies françaises des Antilles ? Pour faire un film sérieux sur Napoléon, tout cela doit être pris en compte.

Beaucoup de personnes, dont Ridley Scott lui-même, ont comparé Napoléon à Adolf Hitler. Le rapprochement est-il juste ?

Les voies du mal sont multiples. Napoléon était un dictateur en son pays. Il a renversé la décision du régime révolutionnaire sur l’esclavage. Ses guerres ont causé des millions de morts. Mais, une nouvelle fois, nombre de gens saluent aujourd’hui encore certains de ses accomplissements – le Code Napoléon, la création du Conseil d’Etat, de la Banque de France et des préfets, et l’institution de la Légion d’honneur, pour n’en citer que quelques-uns. C’est donc un personnage très différent d’Hitler. La comparaison est vaine, en réalité. D’ailleurs, la pire atteinte jamais portée à la réputation de Napoléon revient à Hitler lui-même. En visite à Paris après la défaite de la France en juin 1940, il s’est rendu aux Invalides. D’où cette incroyable photo du Führer contemplant le tombeau de l’Empereur en contrebas. Ça crée une association d’idées, vous ne trouvez pas ?

Napoléon Ier (Joaquin Phoenix) couronne son épouse, l’impératrice Joséphine de Beauharnais (Vanessa Kirby), en 1804. Une scène largement inspirée du tableau de Jacques-Louis David. © Apple TV+

Ces dernières années, les Français se sont déchirés sur la question de la mémoire napoléonienne au XXIe siècle. Qu’en pensez-vous ?

Ce débat n’est pas nouveau. En 2005, année du bicentenaire de la bataille d’Austerlitz, Jacques Chirac, président à l’époque, ne voulait pas la commémorer : pour lui, Napoléon était un dictateur qui avait détruit la République. La France ne commémore Napoléon d’aucune façon. En revanche, le pays respecte et entretient les sites historiques qui lui sont associés, comme les Invalides, le Louvre et l’Arc de triomphe, qui porte les noms de ses généraux et de ses victoires militaires. Mais la France ne rend pas hommage à l’homme et ne célèbre pas son héritage. Plusieurs villes françaises ont des statues de lui et quelques-unes, dont Paris, comptent une rue Bonaparte, mais elles renvoient à sa famille, il me semble. En 2021, l’« année Napoléon » qui marquait officiellement le bicentenaire de la mort de l’Empereur, a surtout consisté en des expositions et des conférences. Pourtant, de nombreux Français ont critiqué ce cycle mémoriel, y voyant une forme de célébration.

Le blockbuster de Ridley Scott inspirera-t-il une nouvelle génération d’historiens ?

J’observe un fort intérêt de la part du public, mais presque aucun de la part des historiens. D’abord, l’école historique américaine s’est depuis longtemps détournée de l’histoire européenne. Loin de la théorie du grand homme et des hommes blancs morts. Ces dernières années, j’ai été l’un des rares historiens américains à écrire sérieusement sur Napoléon – ce qui est dommage parce que c’est une figure historique importante, dont l’héritage à l’échelle mondiale est considérable.

Qu’en est-il des historiens français ?

Beaucoup restent influencés par l’école historique française, qui a débuté à la fin des années 1920 et met encore l’accent sur les grandes forces historiques, comme l’histoire sociale ou culturelle, tout en se montrant très suspicieux envers les travaux trop axés sur les individus. C’est pourquoi les historiens français n’écrivent presque pas de biographies. Prenez Robespierre. Il existe peu de biographies de lui en français dignes de ce nom, mais beaucoup en anglais. Il en va de même pour Napoléon.

La charge de la cavalerie russe à Austerlitz, le 2 décembre 1805, dans le film de Ridley Scott. © Apple TV+

La plupart des écoliers américains connaissent Napoléon par la vente de la Louisiane, en 1803, pour 15 millions de dollars, soit 337 millions aujourd’hui. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette transaction franco-américaine ?

En 1801, l’empire colonial français en Amérique du Nord s’est rétréci. Le Canada a été perdu au profit des Britanniques en 1763 et, avec la révolution haïtienne, Saint-Domingue – le « joyau des Antilles » – est devenu un Etat quasi indépendant. Pour reprendre le contrôle de l’île, l’Empereur envoie son beau-frère Charles Leclerc à la tête d’une expédition, mais celle-ci est décimée par la fièvre jaune et vaincue par les Haïtiens. Avec la perte de Saint-Domingue, Napoléon se rend compte de l’inutilité d’essayer de maintenir un empire colonial dans la région. Il témoigne donc aux Américains sa volonté de vendre la Louisiane. En bref, Thomas Jefferson lui répond : « Eh bien, nous aimons beaucoup La Nouvelle-Orléans. » Napoléon de rétorquer : « Ok, je vous la vends. Mais que diriez-vous de prendre le tout ? » Les Américains disent : « Ok » C’est ainsi que la Louisiane, un tiers de la surface des Etats-Unis continentaux, est cédée. Et les Français s’en sont à peine rendus compte !

On dit que Napoléon voulait fuir en Amérique…

A la chute de l’Empire, son frère aîné, Joseph, s’était installé à Bordentown, dans le New Jersey, où il épousa une Américaine. Napoléon lui-même, pendant son exil à Sainte-Hélène, rêvait des Etats-Unis. Il y a d’ailleurs un merveilleux film d’Antoine de Caunes sur la question, Monsieur N. (2003). A la fin, les gens croient Napoléon mort, mais c’est son ordonnance qui prend sa place dans le cercueil : l’Empereur a fui en Louisiane, où il mène une existence bourgeoise à La Nouvelle-Orléans ! Ce « rêve américain » n’était toutefois qu’une idée de passage. Je ne suis pas sûr que ce soit si important dans l’histoire de Napoléon.

Napoléon a certainement laissé derrière lui un héritage américain. Aux Etats-Unis, dix villes au moins portent son nom – plus qu’ailleurs dans le monde – et de nombreux lieux portent le nom de ses batailles. Pourquoi, d’après vous, une telle mainmise sur le paysage local ?

Il a fasciné les Américains ! Nous avons tendance à oublier combien Napoléon, ses victoires et son legs ont plané sur l’imaginaire littéraire, artistique et politique du XIXe siècle. Pendant ses dernières années, Napoléon lui-même a remarqué : « Quel roman que ma vie ! » Difficile de le contredire ! Il a occupé une telle place, tout le monde était obsédé par lui. Chateaubriand, Balzac, Hugo, Stendhal, Goethe, Pouchkine, Tolstoï et Sir Walter Scott ont écrit sans cesse sur Napoléon. En 1850, l’Américain Emerson lui a consacré l’un de ses plus grands essais, « Napoléon, ou l’homme du monde ». Des hommes politiques s’en sont faits les héritiers, comme Garibaldi et Bolívar. Il est donc logique que de nombreux Américains l’aient admiré au point de donner son nom à des villes.

Un des exemplaires du masque mortuaire de Napoléon. © Fondation Napoléon
Campagne publicitaire pour le médicament antiacide Diovol Plus AF, en 1997-1998. Courtesy of Bertrand Minisclou

Depuis sa mort en exil, Napoléon est très utilisé en marketing. Son image a servi à vendre des montres, des cigares, des barbecues, des hamburgers, des huîtres, de l’alcool et des boissons énergétiques. On trouve aussi des figurines à tête branlante, des Playmobil et des Lego Napoléon, mais encore des chaussettes, des tee-shirts, des tasses et même des NFT ! Est-ce le prix à payer pour une icône populaire ?

Bien sûr! Les gens ne le font pas pour Hitler ou Staline ! Napoléon captive, notamment par sa complexité – on ne le voit pas comme une bonne personne, mais pas comme le diable incarné non plus. Il fait l’objet d’une fascination absolue. Son image, très familière, renvoie tellement à une gloire d’un autre temps qu’elle en devient instantanément commercialisable, des bouteilles de cognac à tout le reste. Mon moment de pop culture préféré est une publicité des années 1990 pour un antiacide. On y voit un portrait posthume de l’Empereur, affalé sur une chaise, la main dans sa veste comme à son habitude. Et le slogan en anglais dit : « Certains y voient une posture. Nous, nous pensons qu’il avait des brûlures d’estomac. Ne laissez pas les aigreurs devenir votre Waterloo ! »

Les reliques de Napoléon en Amérique

Si l’Empereur repose aujourd’hui à Paris, aux Invalides, plusieurs « souvenirs » de sa personne subsistent aux Etats-Unis. Le plus surprenant étant sans aucun doute son pénis ! Prélevé à sa mort, l’organe a voyagé entre la Corse, Londres, Philadelphie et New York, où il a été un temps exposé au Museum of French Art, avant d’être acquis aux enchères en 1977 par un éminent urologue et collectionneur de reliques, John K. Lattimer. Il appartient aujourd’hui à la fille de ce dernier, et est conservé au sous-sol d’un pavillon résidentiel à Englewood, dans le New Jersey. Autre objet napoléonien convoité : son masque mortuaire, moulé en plâtre sur son visage à Saint-Hélène, dont au moins quatre copies ont traversé l’Atlantique. On peut les découvrir à Boston University, à Hamilton College dans l’Etat de New York, à l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill et au musée du Cabildo de La Nouvelle-Orléans. Enfin, un buste réalisé par Auguste Rodin en 1904 à la demande d’une collectionneuse américaine, Napoléon enveloppé dans son rêve, a été redécouvert en 2015. Après plus de 80 ans d’anonymat, il est aujourd’hui exposé au Philadelphia Museum of Art.


Napoleon: A Concise Biography de David A. Bell, Oxford University Press, 2015.

Men on Horseback: The Power of Charisma in the Age of Revolution de David A. Bell, Farrar, Straus and Giroux, 2020.


Entretien publié dans le numéro de janvier 2024 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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