The Wordsmith

Le syndrome d’hubris, maladie des chefs d’Etat

Trump, Poutine, Erdogan... Nombre de dirigeants politiques sont touchés par cette pathologie caractérisée par un sentiment de toute puissance.
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© Sylvie Serprix

C’est un mot qui fait le miel des médias depuis quelques années. On l’a beaucoup lu ou entendu lors du mandat de Donald Trump à la tête des Etats-Unis, entre 2017 et 2021. Il ressort régulièrement depuis que le président russe Vladimir Poutine a lancé son armée à l’assaut de l’Ukraine en février 2022. Il s’agit de l’hubris. Chez les Grecs anciens, l’hybris désigne la démesure, l’orgueil, traits de caractère que les dieux condamnent, du moins chez les humains. On l’utilise aussi pour qualifier des actes transgressifs tels que le viol. Il s’oppose au logos, la tempérance, la raison.

De nos jours, on fait appel à cette notion pour décrire un trouble du comportement caractérisé par un sentiment de toute puissance et une confiance excessive en soi. En d’autres temps, on aurait parlé de mégalomanie. Un syndrome qui, du Turc Recep Tayyip Erdogan au Brésilien Jair Bolsonaro en passant par le Hongrois Viktor Orban et le Syrien Bachar al-Assad, affecte moult responsables politiques. Les adversaires du président français Emmanuel Macron, qui souvent eux-mêmes n’ont pas le sens de la mesure, n’hésitent pas à le mettre dans le lot.

Quoi qu’il en soit, cette forme d’égotisme est si répandue chez les hommes de pouvoir – les femmes semblent plutôt épargnées – que l’on peut parler d’une maladie de chefs d’Etat. L’ancien secrétaire d’Etat britannique des Affaires étrangères David Owen a consacré un livre au sujet : The Hubris Syndrome: Bush, Blair and the Intoxication of Power (2012). Il liste quatorze symptômes qui permettent de diagnostiquer la pathologie. On y retrouve notamment le narcissisme, l’arrogance, l’impulsivité, le refus de toute critique, le sentiment d’invulnérabilité ou encore le désir de rentrer dans l’histoire.

Louis XIV qui s’autoproclame « Roi-Soleil » ; Bonaparte qui se fait couronner empereur en 1804, imité par son neveu Louis-Napoléon en 1852 et, un peu plus d’un siècle plus tard, en 1977, par le Centrafricain Jean-Bedel Bokassa : nombreux sont les personnages historiques dont l’omnipotence a fait perdre la raison. Encore cette « intoxication au pouvoir » ne se limite-t-elle pas au champ politique. Dans le monde de l’entreprise, il n’est pas rare de rencontrer des personnes qui, perdant contact avec la réalité, nourrissent une confiance surestimée en eux et pensent avoir la maîtrise sur tout ce qui les entoure. Carlos Ghosn, l’ancien patron du groupe Renault-Nissan-Mitsubishi, dont la folie des grandeurs ne semblait plus avoir de limite, en a fait les frais. Mais d’autres grands patrons tel Elon Musk, le fondateur de Tesla et de SpaceX, aux ambitions dévorantes, volent, eux, de succès en succès.

Dans la presse française, le terme « hubris » apparaît régulièrement aussi dans les pages consacrées à l’environnement pour dénoncer l’orgueil destructeur de l’homme face à la nature. Plus prosaïquement, dans la vie quotidienne, le syndrome menace chacun de nous. Qui n’a pas observé le changement de comportement d’un ami ou d’un collègue de bureau après une promotion ? « Il a pris le melon », « il a attrapé la grosse tête », commente-t-on alors.

Dieu merci, les conséquences d’une telle évolution psychologique sont généralement sans grande importance. Rien à voir avec le danger que représente un chef d’Etat qui ne sent plus les limites de son pouvoir. Que faire face à un Poutine qui se pense sauveur d’une « sainte Russie» menacée, selon lui, par les nazis et les homosexuels occidentaux ? Peut-on le ramener à la raison par la négociation ? Hélas non, répondent les psychiatres. La paranoïa du président russe le rend étanche à tout argument rationnel.

« Tout pouvoir sans contrôle rend fou», a écrit le philosophe Alain dans son essai Politique (1952). Dans la mythologie grecque, cela se termine mal, très mal pour les personnages atteints par l’hybris. Que l’on songe à Prométhée, connu pour avoir dérobé le feu sacré de l’Olympe et en faire don aux hommes. Le châtiment sera implacable. Enchaîné à un rocher, il verra son foie dévoré par un aigle le jour avant qu’il ne repousse la nuit. Et ce, pour le restant de ses jours. Icare, lui, s’envole grâce aux ailes de plumes et de cire confectionnées par son père Dédale. Mais il s’approche trop près du soleil, les ailes fondent et il meurt précipité dans la mer. Dans les deux cas, le message est clair : l’homme doit rester à sa place et ne pas rivaliser avec les dieux. Nul doute que les autocrates débordés par leur ego et enivrés par le pouvoir auraient intérêt à réviser leurs classiques !

 

Article publié dans le numéro d’août 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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