Albertine Diaries

Michel Risse : balade sonore à Manhattan

Chaque mois, France-Amérique donne la parole aux pensionnaires de la Villa Albertine, l'institution culturelle du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, qui propose un programme annuel de 60 résidences artistiques et culturelles aux Etats-Unis. En août, le compositeur Michel Risse. Directeur artistique de la compagnie Décor Sonore, il a passé trois semaines à Manhattan au mois de mai pour envisager une installation acoustique. Les oreilles grandes ouvertes, il nous emmène avec lui dans ses déambulations à travers la ville.
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© Michel Risse

J’avais une dizaine d’années lorsque Jules Verne m’a appris la devise de l’Etat de New York : Excelsior. Etait-ce en lisant Cinq semaines en ballon ou Robur-le-Conquérant ? Ou peut-être De la Terre à la Lune ? Peu importe : tous ces récits d’aventures scientifiques expriment le même désir du « toujours plus haut », précepte qui imprègne littéralement la ville de New York.

Mais New York n’est pas seulement très haute. Elle est aussi très forte. Non pas strong, mais loud ! Je m’aperçois que le mot n’existe pas en français : on dit « bruyant », mais ça ne traduit pas l’idée de puissance, de surabondance de sons, d’énergie qui doit être dépensée sans compter. Le New-Yorkais n’est pas noisy, il est loud. Il parle fort et il roule fort. Son climatiseur ne doit pas seulement refroidir l’air à l’intérieur, il doit aussi s’entendre fort à l’extérieur, comme s’il devait aussi immerger toute la ville dans un même souffle électrique qui rassure.

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Michel Risse. © Gilles Hirgorom/H et M Studio

Moi qui suis sorti des salles de concert, des théâtres et des galeries parce qu’il n’y avait plus d’espace libre à l’intérieur pour mon travail, je cherche ma place d’artiste sonore dans cette touffeur. Je pars écouter l’air des lieux mêmes qui inspirèrent mes illustres prédécesseurs: Edgar Varèse, Moondog, John Cage, Max Neuhaus. Qu’entendaient-ils ? Et comment ce qu’ils entendirent de New York a-t-il imprégné leur production? En arpentant les rues de Manhattan, je ne cesse de penser à notre dernier projet de « jardinage acoustique », intitulé Le Son qui vient du Ciel. Une installation qui diffuserait, via des haut-parleurs cachés en hauteur, des sonorités imaginaires et légèrement décalées, qui sembleraient fuir à travers les avenues, émerger des façades et se fondre dans le paysage sonore existant.

En me rapprochant de l’eau, vers Battery Park, je découvre un terrain de jeu qui m’inspire plusieurs expérimentations in situ. Avec mes collègues Léa et Renaud, nous y retrouvons Leese Walker et quatre autres membres du Strike Anywhere Performance Ensemble, un groupe de soundpainting qui improvise dans l’espace public. Non loin de là se tient le mémorial des Twin Towers : le plus extraordinaire monument aux morts jamais entendu. En s’approchant de ces deux bassins sans fond où sont gravés les noms des victimes, on entre dans le son des cascades, un son qui engloutit le vacarme de la ville et nous entraîne avec lui dans un abîme de recueillement.

Je grimpe ensuite au sommet du One World Trade Center, cette nouvelle tour qui domine aujourd’hui tous les autres gratte-ciels du quartier des affaires. Voilà le point haut idéal depuis lequel irriguer le sud de Manhattan de mille reflets sonores colorés par mes soins, rebondissant sur les surfaces pour se mêler aux bruits de la ville. Je vois un monument invisible, un phare sonore dialoguant avec la statue de la Liberté en contrebas, un nouveau cadeau de la France, plus d’un siècle après Bartholdi. A mon tour, me voilà pris dans la démesure new-yorkaise. Excelsior !

 

Article publié dans le numéro d’août 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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