Livres

Nicolas Mathieu : du Grand Est au Deep South

Lauréat du prix Goncourt 2018 et du prix Albertine pour Leurs enfants après eux, l’écrivain lorrain a été influencé très tôt par la littérature et le cinéma américains. A l’occasion de la traduction le mois prochain de Connemara, son troisième roman, il dévoile les sources de ses livres et raconte sa récente résidence dans l’Amérique de Faulkner, organisée par les services culturels de l’ambassade de France.
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© Thomas Nolf

Tout a commencé par un rendez-vous manqué. En avril 2020, la parution en anglais de Leurs enfants après eux se heurte au Covid-19 et au confinement, empêchant Nicolas Mathieu de rencontrer son lectorat américain. Un coup d’arrêt d’autant plus regrettable que les points communs sont nombreux entre la réalité sociale qu’il décrit dans ses livres, ancrés dans l’est de la France, et l’Amérique frappée par la désindustrialisation. « On me parle souvent du réalisme de Zola, mais j’ai plus lu les Américains », remarque l’écrivain né à Epinal en 1978. « Il n’y pas grand chose qui sépare la Rust Belt et Hayange [la ville de Moselle dont il s’est inspiré pour Leurs enfants après eux]. Le roman vient notamment d’une chanson de Bruce Springsteen et de la première partie du film Voyage au bout de l’enfer (1978), qui se passe dans une cité sidérurgique de Pennsylvanie. Je pense aussi au livre de James Agee et Walker Evans, Louons maintenant les grands hommes (1941). Dans ce que je fais, beaucoup de modèles sont importés des Etats-Unis. » Avec une différence de taille, précise l’auteur : « Elle tient aux dispositifs d’amortissement. La désindustrialisation en France est un processus long qui a commencé un peu avant les années 1970 et s’achève maintenant, avec des milliers d’emplois détruits. Mais elle a été accompagnée politiquement et financièrement. La vie est bien plus brutale aux Etats-Unis parce qu’il n’y a pas de filet de sécurité. »

Nicolas Mathieu dit souvent qu’il écrit pour « rendre des coups », « charrier des voix ». Avec une manière d’insérer les classes populaires ou moyennes dans une épopée qui évoque une certaine littérature américaine : « C’est très fort, par exemple, dans Les raisins de la colère (1939) de Steinbeck : les Joad n’ont rien, et pourtant on a l’impression d’avoir à faire à des personnages épiques, tout droit sortis de la Bible. » A sept ou huit ans, il écrit ses premiers textes en fantasmant, à partir des bandes-annonces, les films qu’il ne peut pas voir au cinéma, que ses parents ne fréquentent pas. C’est aussi dans les films américains qu’il puise ses modèles d’enfance, notamment masculins. « J’ai connu Sylvester Stallone bien avant John Ford », sourit-il. Des séries comme Les Soprano (1999-2007) nourriront aussi son imaginaire, sa façon de construire une dramaturgie en insérant ses personnages dans une famille, dans l’époque et la société.

© Léa Chassagne/France-Amérique

Après des poèmes composés à l’adolescence et des tentatives de romans qu’il qualifie aujourd’hui de « nombrilistes », il commence à considérer « la position du lecteur », en observant l’efficacité narrative des romans noirs. A la même période, il gagne sa vie en rédigeant des procèsverbaux d’entreprises en liquidation : « J’ai pris conscience de ce dont j’étais capable en couvrant les plans sociaux avec des gens qui me rappelaient mon père, mes oncles. Ce que je pouvais écrire, raconter, rendre, c’était ce monde-là, dont je me suis éloigné par les livres, des études longues. Ce qui ne m’a pas empêché de me retrouver à faire l’arpète. Ça nourrit un sentiment de revanche. » Son premier roman, Aux animaux la guerre, paraît en 2014 dans une collection policière. Avec son à-valoir, il s’envole seul vers New York pour se confronter à ses rêves d’adolescent. « Je fantasmais une ville un peu verdâtre, rouillée, comme dans Serpico (1973) ou dans les films de William Friedkin », se souvient-il. « Mais j’ai trouvé que Manhattan ressemblait plutôt à Disneyland ! »

Immersion au pays du « c’était mieux avant »

L’automne dernier, grâce à la Villa Albertine, Nicolas Mathieu a parcouru le sud des Etats-Unis sur les traces de William Faulkner, né à New Albany, dans le Mississippi. Dans le même Etat, il a rencontré dans la petite ville universitaire d’Oxford (où Faulkner passa les 32 dernières années de sa vie et où vécut aussi le romancier Larry Brown) une communauté d’écrivains et d’intellectuels qui, comme lui, représentent des mondes en déclin. « Les romanciers du Sud écrivent sur des gens hantés par le racisme, par le sentiment du ‘c’était mieux avant’, par une rage politique et l’envie de retourner la table », explique-t-il. « Je me pose les mêmes questions qu’eux. » Le voyage s’est prolongé en Caroline du Nord, dans le Kentucky et le Tennessee, avec la maison d’Elvis Presley à Graceland, et à La Nouvelle-Orléans. « Je suis allé en Louisiane pour lire Faulkner sur place et je suis revenu avec Toni Morrison. La grande découverte, c’est l’histoire de l’esclavage qui m’a vraiment secoué. Une fois qu’on a vu ça, l’Amérique ressemble à un immense palace bâti sur un cimetière. »

En mars, paraîtra aux Etats-Unis Connemara, l’histoire d’Hélène et Christophe, qui vivent, à la quarantaine, une passion clandestine. Tendu vers l’élection présidentielle de 2017 où se sont affrontés Emmanuel Macron et Marine Le Pen, le roman décrit la rencontre de deux France a priori irréconciliables : une périphérie appauvrie, tentée par le vote d’extrême droite, et le monde de l’entreprise, où l’idéologie de la performance s’incarne dans la figure du consultant. « Je viens de l’une, je vis désormais dans l’autre », observe l’écrivain. « Je ne pouvais pas choisir de camp. Sans doute que le roman a été pour moi une manière de métaboliser des conflits très forts qui me traversaient, de les rendre un peu plus domesticables. » Avec le personnage d’Hélène qui, jeune fille, a quitté son milieu d’origine grâce à l’école, Nicolas Mathieu creuse le motif du transfuge de classe qui le touche intimement : « Son parcours est exactement le mien. En allant à la bibliothèque, elle découvre que le monde est plus grand. Elle s’arrache à son milieu initial et puis revient. »

© Léa Chassagne/France-Amérique

Même si sa « situation symbolique » s’est considérablement améliorée grâce au prix Goncourt, Nicolas Mathieu est toujours marqué par de profondes « blessures d’ego ». Contrairement à certains écrivains de sa génération, il n’hésite pas à articuler sa conception de la littérature au politique : « Décrire des personnages, des rapports entre eux, raconter le monde, effectuer cet effort de démystification et de dévoilement que peut la littérature, c’est politique. » Qu’il s’exprime sur la réforme des retraites ou, plus récemment, sur les démineurs éditoriaux, sa voix porte. Quitte à en agacer certains. Aux Etats-Unis, alors qu’il craignait de passer pour réactionnaire en critiquant la relecture des manuscrits pour ne pas heurter les minorités, il a trouvé un écho chez certains écrivains. « Ils ont le sentiment d’une crise de la fiction », avance-t-il. « Il me semble que le meilleur ne peut venir que de rapports dialectiques dans le champ intellectuel, pas d’une sorte de nettoyage a priori. »

L’été dernier, il a réagi à la censure par le ministre français de l’Intérieur de Bien trop petit, le roman jeunesse de Manu Causse considéré « à caractère pornographique », en lançant sur les réseaux sociaux le mot-clé #WhenIWas15 (« Quand j’avais 15 ans »), déclenchant une avalanche de récits d’éveil à la sexualité. Alors que paraît ce mois-ci Le ciel ouvert, un recueil de microfictions nées sur Instagram, sorte de laboratoire de Connemara, l’écrivain réfléchit à son prochain roman. En écrivant mille mots par jour, la seule méthode qui vaille.


Connemara
de Nicolas Mathieu, Actes Sud, 2022.

Le ciel ouvert de Nicolas Mathieu, Actes Sud, 7 février 2024.


Article publié dans le numéro de février 2024 de France-Amérique. S’abonner au magazine.