Les Combattants, « à mi-chemin entre Casablanca et Rambo »

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César du meilleur premier film, Les Combattants (Love at First Fight) de Thomas Cailley montre une jeunesse sur ses gardes, en campagne contre le monde sur le point de s’écrouler. Comme le titre anglais le dévoile, c’est une histoire d’amour. Sortie américaine le 22 mai.

Arnaud (Kevin Azaïs) travaille pour l’entreprise familiale en construisant des cabanes de jardin dans les Landes. Madeleine (Adèle Haenel), précipité d’énergie incontrôlable, se prépare à la fin des temps, imminente, en s’inscrivant à un stage de l’armée. Après une séance de lutte contre la jeune femme, Arnaud est troublé. Il décide de la suivre dans son entreprise de survie.

France-Amerique : Pourquoi avoir choisi de faire un premier film sur la jeunesse ?

Thomas Cailley : J’ai écrit quatre ou cinq scénarios pour des long métrages avant celui-ci. Les héros de ces films sont tous des jeunes. C’est une période de la vie qui m’intéresse beaucoup. Au cinéma, on voit beaucoup de films sur l’adolescence, sur toutes les premières fois, puis on passe tout de suite à la trentaine. Entre les deux, il y a cet âge qui me fascine, entre 20 et 25 ans. C’est un âge fondamental, sur lequel reposent énormément de choix, de questions, de pressions. C’est un âge de flottement intégral. Il y a un tas d’injonctions qui nous pèsent dessus, parce qu’on est légalement adulte. Je voulais voir comment ces deux héros peuvent se confronter, grandir ensemble, peuvent décider de rejeter ce monde ou d’en créer un nouveau. C’est un voyage, du monde de ce jeune homme à celui de cette jeune femme. Ils créent une utopie, un monde pour eux-mêmes, une sorte de fable.

Le choix d’Adèle Haenel s’est-il imposé ?

J’ai beaucoup de mal à écrire un personnage avec un acteur en tête. Je crois au scénario. Je voulais d’abord écrire des histoires. La réalisation, c’est presque un accident. Dans l’écriture, le plus difficile, c’est de faire confiance à ses personnages, leur laisser un maximum de liberté. Si on fantasme d’abord sur un acteur, une voix, on limite d’emblée le personnage, on l’empêche d’avancer. Quand on a commencé le casting, Adèle Haenel a été ma première envie. J’avais vue ses films, Les Diables (2001), Naissance des pieuvres (2007), Après le Sud (2011). Elle a une puissance, une énergie incroyable. Elle a une obstination complètement folle et en même temps quelque chose d’insaisissable et mystérieux. J’avais besoin de ça, de ce mélange entre l’intangible et le questionnement perpétuel. Pour Kevin Azaïs, ça a été plus long. Il est plus jeune dans le métier. Il est d’abord plombier chauffagiste. J’avais besoin de la confrontation entre un acteur expérimenté et un novice pour l’interprétation des deux personnages. Ça s’est fait très naturellement.

Selon vous, ce film est « à mi-chemin entre Casablanca et Rambo ».

Je ne maîtrise pas vraiment le genre de la comédie romantique. Quand j’ai compris que j’allais raconter une histoire d’amour, je ne voyais pas trop comment faire. C’est donc une histoire racontée avec les codes de genres que je connais mieux : l’aventure, l’action, l’anticipation. J’aime beaucoup les films de Jeff Nichols comme Shotgun Story (2007) et Take Shelter (2011), les films d’Elia Kazan. Steven Spielberg aussi, dans ses premiers films, la candeur d’E.T. (1982) ou de Rencontre du troisième type (1977). Il y a une croyance absolue, sans ironie aucune, dans les personnages. Dans E.T., la caméra est systématiquement à hauteur des enfants. Dans les films de Judd Apatow, il y a un rapport à la transmission qui est très beau. Il met le comique dans un rapport qui est juste. Il y a ce côté « l’union fait la force », contre le cynisme. J’aime aussi les films de Gus Van Sant et je suis un grand fan du travail des frères Coen.

Votre frère David est directeur de la photographie. Comment avez-vous travaillé ensemble sur l’image du film ?

J’ai un grand tableau en liège chez moi sur un mur. Je construis une frise du film, scène par scène. Avec David, on punaise en dessous des images qui nous intéressent, selon les ambiances. Des pubs, une séquence d’un film, une reproduction de peinture. Ça finit par faire une mosaïque géante, avec tout et n’importe quoi. Une ou deux photos de No Country for Old Men (2007) des frères Coen se sont retrouvées sur le mur par exemple. On essaye ensuite d’en déduire des tendances. On a compris que la photographie du film allait se transformer. Elle démarre dans les bleus et termine dans le jaune orange.

Madeleine s’impose physiquement et mentalement, Arnaud est passif, en retrait. Jouer avec les conventions des identités de genre, est-ce une thématique nouvelle dans le cinéma français ?

C’est surtout un besoin. S’il a fallu attendre 2014 pour que le cinéma s’intéresse à ce qu’est vraiment un homme ou une femme… Je n’ai pas l’impression de renverser les codes, Arnaud et Madeleine sont des gens que je croise dans la vie. Le problème est dans la fiction, qui est souvent moins inventive que la vie, elle réduit à des stéréotypes. Ce n’était pas un geste politique. Je tiens à ce que mes personnages soient réalistes et modernes.

Quelle est la place de l’armée dans le film ?

L’institution m’intéresse pour le fantasme qu’elle suscite. Tant que l’armée était obligatoire, on n’avait pas envie de la faire, elle devenait de plus en plus ringarde. A partir du moment où elle s’est mise à recruter, il a fallu donner envie d’y aller. Il faut donc mentir. Il y a eu une campagne à la télévision pour « devenir soi-même », « s’engager pour les autres ». C’est absurde, on s’engage pour devenir comme tous ceux qui s’engagent : porter un même uniforme et un grade. Ce malentendu-là m’intéresse. Il y a un dérèglement entre la raison qui pousse à frapper à la porte d’un bureau de recrutement et la réalité que l’on y trouve. C’est un vrai ressort d’action et de comédie, et l’armée est très cinégétique. Pour cette jeune femme, s’imposer ce régime de vie, c’est une façon de trouver sa liberté. Sa quête est intime et personnelle, elle ne peut pas se fondre dans le collectif. La liberté, ce n’est pas simplement la transgression, c’est aussi s’imposer des contraintes que personne ne peut vous imposer. Si le film avait été tourné dans les années 60, il parlerait d’un jeune homme qui ne veut pas faire l’armée. Aujourd’hui, c’est une quête de sens, on peut avoir envie de s’abandonner à une institution qui est à la fois le père parfait, symbole d’autorité, et la mère parfaite qui traite tout le monde de la même façon.

Comment avez-vous préparé cette partie « militaire » du film ?

J’ai choisi une approche documentaire. J’ai fait un stage d’une dizaine de jours, et j’ai raconté ce que j’ai vu et entendu. Il y avait une tendresse, une drôlerie, à d‘autres moments des choses délirantes et brutales.

Bear Grylls, de l’émission Man Vs Wild, est-il aussi une source d’inspiration ?

Il y a beaucoup d’émissions de survie dans la télé poubelle, type Koh Lanta. C’est scénarisé, de l’ordre du spectacle. Ce que je trouve bien dans Man Vs Wild, c’est que ce type, un ancien parachutiste anglais du Special Air Service (SAS), a eu l’idée du programme. Il choisit de se faire larguer en hélicoptère dans la nature et cherche à survivre avec son couteau, en mangeant tout ce qu’il peut. Je le trouve touchant. Man Vs Wild est un grand programme suicidaire et une recherche existentielle. Bear Grylls se sent vivre en le faisant. Comme si le suicide était un principe de vie. Il y a quelque chose de très contemporain là-dedans. La vie en elle même ne suffit pas. C’est l’idée que la survie est une valeur supérieure à la vie. C’est un retour à une forme de simplicité, tout doit être essentiel, plus de questions à se poser. Les stages de survie se multiplient partout. Acquérir des connaissances pour se passer du monde, ça veut dire quelque chose de l’époque. Il y a sans doute une soif de liberté qui cherche à s’exprimer.

Cliquez ici pour connaître les séances aux Etats-Unis du film Les Combattants (Love at First Fight)

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