The Observer

Quand le langage politique devient une arme

Le discours politique en France est devenu plus familier au cours des deux dernières décennies, observe notre chroniqueur. Une tendance qu’un vétéran parlementaire résume ainsi : « Ils sont passés de la langue de bois aux gros mots. »
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© Hervé Pinel

Il est rare qu’une question de traduction devienne un sujet d’actualité, et encore plus qu’elle fasse les gros titres de la presse internationale. Mais tout dépend du choix des mots, et – plus important – de la personne qui les utilise. Lorsque le président français a déclaré, dans une récente interview, qu’il voulait « emmerder » les personnes refusant de se faire vacciner, il a déclenché dans son pays ce que l’on pourrait poliment appeler une tempête fécale et a poussé les journalistes étrangers à se précipiter sur leurs dictionnaires pour déchiffrer le sens exact de cette expression.

Prenons un moment pour décrypter le problème. Quelle que soit la langue source, l’une des choses les plus difficiles à traduire est le langage informel et en particulier l’argot, qui se cache dans les sous-bois de la lingua franca officielle. De nombreuses expressions vernaculaires sont inventées par telle ou telle communauté ou profession, qu’il s’agisse des bouchers ou des cambrioleurs, afin d’en exclure les profanes. Et plus que tout, l’argot évolue : comme tous les parents le savent, la répétition d’une expression argotique utilisée par les enfants entraînera froncements de sourcils, plaintes du genre « T’es pas cool, papa/maman » et remplacement immédiat de l’expression mise à l’index. De même, de nombreux mots d’argot appartiennent à une époque ou à un milieu spécifique, ce qui rend difficile la traduction d’auteurs comme Louis-Ferdinand Céline ou Damon Runyan, qui étaient de leur temps. Le plus compliqué est sans doute de trouver exactement le même registre : lorsqu’on vous demande de traduire quelque chose d’aussi simple en apparence que How’s it hanging ?, devez-vous opter pour « Ça va ? », « Ça boume ? » – ou pour quelque chose plus proche de la signification littérale américaine ? (Bon courage !)

Pour en revenir au président Macron, ses mots sur les personnes non vaccinées étaient : « J’ai très envie de les emmerder. » Le problème ici est qu’« emmerder » vient du substantif « la merde », que les dictionnaires bilingues traduisent par shit. Même une personne peu familière du français douterait que M. Macron veuille badigeonner les délinquants d’excréments. En fait, le verbe pour l’acte de défécation est « chier » (qui, malgré la ressemblance avec shit, vient du latin et non du vieil anglais). Et il est considéré comme plus vulgaire qu’« emmerder », qui s’est éloigné de son sens littéral.

Alors, que signifie exactement ce mot et pourquoi est-il difficile – et souvent périlleux – à traduire ? Si les dictionnaires français proposent des définitions utilisant des verbes comme « importuner fortement » et « agacer », le mot source contient néanmoins cet élément scatologique qui résonne à l’oreille des Français. Certains présentateurs et journalistes américains, peut-être soucieux de la sensibilité de leur public, ont opté pour le verbe to annoy, qui fait écho au verbe français « ennuyer ». L’agence Associated Press a opté pour un timide to bug, tandis que CNN a choisi to really piss off, plus proche du sentiment original. Peut-être à cause de la position de CNN, ou par manque d’une meilleure alternative, une grande partie des médias anglophones a adopté le terme, bien que le New York Times ait précisé que le mot français original était plus vulgaire. (Une démonstration exemplaire de la raison pour laquelle les traducteurs devraient toujours travailler vers leur langue maternelle a été donnée par un journaliste français, qui a passé la phrase dans un outil de traduction en ligne et a trouvé que M. Macron voulait b**ser les non-vaccinés.)

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© Hervé Pinel

La traduction mise à part, pourquoi M. Macron, qui use normalement d’un langage enjôleur, a-t-il délibérément utilisé un mot qui, il le savait, allait choquer ? Après tout, il s’agit de l’homme qui s’est présenté comme un président « jupitérien », se tenant haut et fort au-dessus de la grisaille de la politique ordinaire. Pourtant, depuis le début de son mandat, l’habitude qu’a M. Macron de se servir d’expressions crues et inconvenantes est devenue une sorte de marque de fabrique qui lui vaut l’ire de ses opposants et l’embarras de ses partisans. Des expressions argotiques comme « un pognon de dingue » ou des commentaires désinvoltes qualifiant les Français de « Gaulois réfractaires » et de « fainéants » ont marqué les cinq années de sa présidence. Ces maladresses, parmi d’autres, ont été rappelées avec jubilation par les médias à l’occasion de l’affaire « emmerder ». Parallèlement, les ennemis et adversaires politiques de M. Macron ont fustigé sa «vulgarité » et qualifié son choix de mots d’« erreur impardonnable ».

Il est indéniable que le discours politique en France est devenu plus familier au cours des deux dernières décennies, une tendance qu’un vétéran parlementaire résume ainsi : « [Ils] sont passés de la langue de bois aux gros mots. » Ignorant l’adage de Mark Twain selon lequel les grossièretés doivent être laissées aux professionnels compétents et bien formés, de nombreux élus utilisent le mot « merde » et autres substantifs comme s’il s’agissait de signes de ponctuation. Bien sûr, les politiciens français ne sont pas les seuls à recourir plus fréquemment aux jurons. Aux Etats-Unis, l’analyse des données montre que l’utilisation d’explétifs par les membres du Congrès n’a cessé d’augmenter au cours des années 2010. Et la grossièreté présidentielle est une vieille tradition, depuis les « explétifs supprimés » de Richard Nixon jusqu’au récent – et très public – stupid son of a bitch de Joe Biden, traduit dans les médias français par « fils de pute » ou « espèce de connard ». Bien sûr, tous les records ont été battus lorsque Donald Trump a pris ses fonctions : les occurrences du terme shit en particulier ont grimpé en flèche après que le président Trump l’a utilisé pour décrire Haïti, le Salvador et divers pays africains.

Aussi tentant que cela puisse être de conclure que M. Macron a consciemment ou inconsciemment canalisé le Trump qui est en lui, il y a quelques explications plus probables à son choix de langage. La première est directement liée à la pandémie de Covid et au ressentiment croissant exprimé par les vaccinés contre la « toute petite minorité » de Français qui refuse de se faire vacciner. En employant une tournure de phrase souvent utilisée avec insolence ou colère – « Je t’emmerde » est une réplique courante –, le président Macron exploite ce sentiment populaire sans prendre de gants. Selon un linguiste, le choix d’un mot délibérément transgressif par une personne très puissante – plus précisément, lorsqu’un chef d’Etat enfreint les règles du langage châtié – est le signe qu’une démonstration de force est en cours. En d’autres termes, les résistants au vaccin recevront une piqûre ou un coup de pied au derrière.

La deuxième explication du choix des mots est le désir du président d’être plus proche des électeurs. Il a longtemps été perçu comme un élitiste urbain déconnecté du quidam ordinaire qu’il est censé servir, quelqu’un qui utilise des expressions telles que « les gens qui ne sont rien » pour décrire ceux qui ne réussissent pas et qui a publiquement décrit son pays comme « irréformable ». Aujourd’hui, alors que l’élection présidentielle doit avoir lieu en avril, M. Macron essaie peut-être de parler de façon triviale afin de paraître accessible. (Plus tard lors de cette fameuse interview au cours de laquelle il a prononcé le mot « emmerder », il s’est servi d’expressions plus terre à terre comme « aller au ciné » et « prendre un canon au bar ».) Un président ne doit pas s’exprimer ainsi. Contrairement à un candidat, pour qui ce serait presque un devoir.

Quoiqu’il en soit, le tumulte suscité par le choix des mots de M. Macron souligne l’évolution de la parole politique. Pour reprendre les termes d’un éditorialiste français, « pour contrer l’impuissance des actes, les responsables politiques ont tendance à gonfler la puissance des mots. [Ils rajoutent] toujours plus de Tabasco pour que le plat ne paraisse pas fade. » Et nous savons tous ce que cela peut entraîner, n’est-ce pas ?


Article publié dans le numéro de mars 2022 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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