The Observer

Astérix et les Français

Comment un personnage de BD peut-il nous aider à comprendre une nation ? La publication d’un nouvel album dans la série est l’occasion de réexaminer le phénomène Astérix en s’interrogeant sur le miroir qu’il tend à la France et aux Français.
© Hachette Livres/Goscinny-Uderzo

L’an dernier, en France, entre une méga-exposition sur Picasso et une comédie musicale sur Al Capone, la programmation culturelle aura été riche. Mais l’évènement le plus populaire reste probablement la publication d’un nouveau volet des aventures d’Astérix, personnage de bande dessinée devenu phénomène planétaire. Les fidèles lecteurs de cette rubrique – et toute personne intéressée par la France – connaissent bien cet impétueux Gaulois du Ier siècle avant J.-C. et son acolyte ventripotent, Obélix, terreur des légions romaines qui occupent leur patrie. Imaginée en 1959 par le scénariste René Goscinny et le dessinateur Albert Uderzo, cette BD est un immense succès depuis plus de soixante ans. Monument de la culture populaire française, elle reflète sans doute les faiblesses, les excentricités et les forces d’une nation diverse, mais souvent repliée sur elle-même. Chaque nouveau tome, publié tous les deux ans, est disséqué avidement, et ses entrailles sont lues comme s’il s’agissait d’augurer de l’humeur politique et sociale du moment. Comme si l’objet originel de ces albums – divertir – était devenu moins important que ce qu’ils ont à dire sur la France contemporaine.

Prenez la dernière aventure, L’Iris blanc, publiée aux Etats-Unis sous le titre Asterix and the White Iris. Même si l’histoire se passe, comme toujours, il y a deux millénaires pendant la guerre des Gaules, le thème est très ancré dans le XXIe siècle. Le volume aurait pu s’intituler La Gaule passe au New Age tant il se moque de la culture du bien-être, des gourous de la pleine conscience, des tendances lifestyle et autres égocentricités de la génération moi, moi, moi. Les auteurs égratignent également la vie dans les grandes villes et les citadins qui adoooorent l’« authenticité » de la province. Illustré par Didier Conrad, qui a repris le crayon d’Uderzo en 2013, L’Iris blanc a un nouveau scénariste, Fabrice Caro, alias Fabcaro, bien connu des amateurs français de BD pour son humour absurde mêlé de commentaire social. En bref, l’histoire porte sur une nouvelle tentative infructueuse de dompter nos exaspérants Gaulois, non pas en déployant des forces militaires, mais en les inondant d’ondes positives. Cette fois-ci, le « méchant » est Vicévertus, l’obséquieux médecin en chef de Jules César. Joe Johnson, le traducteur américain, le décrit comme un gourou qui enchaîne les platitudes, prône le développement personnel et souhaite assimiler les irréductibles Gaulois du village d’Astérix plutôt que de les vaincre par la force. Comme toujours, les parodies et références à la vie contemporaine française font toute la saveur des planches. Tous le monde en prend pour son grade : les célébrités (Vicévertus est un croisement entre deux intellectuels bien connus), les institutions (la SNCF), les sommités du monde de l’art (Banksy, Warhol ou Malevitch) et même la musique populaire. Fidèle à l’amour des mots de Goscinny, Fabcaro nous offre de savoureux calembours et des citations monstrueusement déformées de Shakespeare, Baudelaire ou, sans surprise, Emmanuel Macron.

Publié simultanément dans 20 langues à plus de cinq millions d’exemplaires, L’Iris blanc est encensé par les critiques comme les lecteurs, qui y retrouvent la verve et l’esprit des premiers albums. Plus d’un million de copies ont été vendues en France le premier mois, arrivant en tête des meilleures ventes à l’approche des fêtes de fin d’année 2023. On comprend combien la franchise Astérix, qui inclut des films, des produits dérivés et un parc d’attraction près de Paris, est devenue un phénomène. Au total, la série de 40 volumes s’est vendue à 385 millions d’exemplaires en 111 langues et dialectes, ce qui en fait la bande dessinée la plus traduite au monde. C’est là une performance remarquable pour un univers fictionnel typiquement français, dont l’objet à l’origine était de faire concurrence aux comics américains qui s’imposaient dans la France des années 1950 et 1960.

Pourtant, à y regarder de plus près, ce que Goscinny appelait « le phénomène Astérix » a une face plus universelle et, osons le dire, plus sérieuse. Pour commencer, cette étiquette du « typiquement français » n’est pas tout à fait exacte. Les créateurs de la série se voyaient comme des étrangers : Uderzo est fils d’immigrés italiens et Goscinny, né de parents juifs polonais, immigrés eux aussi, a grandi en Argentine et travaillé aux Etats-Unis avant de rentrer en France. Les deux hommes ont aussi subi l’influence des comics américains. Uderzo admirait profondément l’œuvre de Walt Disney et de Floyd « Mickey Mouse » Gottfredson, et Goscinny a travaillé à New York avec l’équipe à l’origine du magazine Mad. (Ironie du sort, les Etats-Unis comptent au nombre des rares pays où Astérix, à ce jour, n’a pas pris.) Selon certains observateurs, c’est précisément en raison de leur « extranéité » que Goscinny et Uderzo ont su créer la légende Astérix, donnant aux Français de se voir sous le jour flatteur d’une nation d’individualistes irascibles et querelleurs qui s’unissent néanmoins pour repousser quiconque cherche à les dominer ou les asservir. Cette même légende a suscité pour théorie (et parfois pour critique) que les auteurs auraient cherché à réécrire l’occupation nazie de la France pendant la Seconde Guerre mondiale, avec les Romains dans le rôle des envahisseurs stupides et brutaux, et les Gaulois dans celui des résistants vaillants et, in fine, victorieux. Une interprétation que le philosophe Michel Serres qualifie d’« album de revanche et de ressentiment ». Inutile de préciser que Goscinny et Uderzo ont nié cette interprétation de leur travail, et bien dʼautres encore. Leur but, disaient-ils, est de « se marrer et faire marrer les autres ».

© Hachette Livres/Goscinny-Uderzo

Un aspect crucial de la saga Astérix est son approche à plusieurs niveaux, adaptée à une époque où les bandes dessinées semblaient réservées aux adolescents. Selon Céleste Surugue, directeur général des éditions Albert René, qui publient la série, les auteurs avaient des ambitions supérieures : ils voulaient « arrêter de considérer les enfants comme des esprits naïfs pour les traiter comme des adultes. Ils ont dessiné et écrit des histoires complexes avec de nombreux niveaux de lecture incluant des éléments de comédie tarte à la crème et un humour insolent riche en calembours et caricatures. » Les albums promeuvent ainsi l’amitié, la liberté et l’écologie, entre autres valeurs. Surtout, comme l’explique Céleste Surugue, ils ont créé « un monde de conte de fées pour se moquer de la société moderne ».

De fait, les aventures d’Astérix fonctionnent sur plusieurs niveaux. Elles peuvent être lues par les enfants, qui s’amusent du burlesque et du chahut, mais aussi par les adultes, qui en apprécient les prouesses verbales et les références littéraires. Et comme avec tout classique, à chaque relecture on a l’impression de découvrir un peu plus et d’approfondir le sous-texte. Un thème récurrent est la résistance, sujet hautement sensible dans un pays qui a vécu l’occupation nazie et se voit toujours comme un bastion contre l’atlantisme. Ce sentiment est un leitmotiv, en particulier dans Le Combat des chefs (1964), où le chef du village se bat en duel contre un homologue des environs, qui a capitulé face aux Romains en adoptant leur code vestimentaire et leurs coutumes (une manière de dire : « Nous, Français, nous ne nous rendrons jamais »). La fiction a pour grand avantage de pouvoir réécrire l’histoire, notamment quand la réalité est douloureuse. En 52 avant J.-C., Vercingétorix, chef des Arvernes et unificateur de la Gaule, capitule à Alésia et rend ses armes à César. Malgré cette défaite humiliante, il devient le premier héros patriotique de l’histoire de France, non pas en qualité de chef vaincu mais de résistant triomphant. Ainsi, dans Le Bouclier arverne (1968), on voit un Vercingétorix défiant et flamboyant jeter lances, boucliers et épées sur les pieds de son ennemi, qui en bondit de douleur. (En réalité, il a dû s’agenouiller devant César.) Et dans Astérix chez les Bretons (1965), ce sont nos téméraires Gaulois qui viennent à la rescousse des Britanniques, inversant les évènements de la Seconde Guerre mondiale. (Malicieusement, ils ont également apporté le thé à ce peuple inculte qui, jusqu’alors, buvait une simple tasse d’eau chaude à cinq heures.)

Autre thème central : l’identité française. Dans Le Tour de Gaule d’Astérix (1963), par exemple, Astérix et Obélix quittent leur village assiégé par les Romains et voyagent à travers le pays. Pour prouver leur escapade, ils collectent les spécialités culinaires des différentes régions. Et, ce faisant, soulignent l’importance du régionalisme dans une France contemporaine connue pour sa centralisation, tout en louant la diversité gastronomique du pays. (La vision romantique d’un style de vie idyllique à la française, très admiré, voire même inventé, par les étrangers, se trouve résumée à merveille dans le vieux proverbe allemand « vivre comme Dieu en France. »)

La facette renégate de cette identité française, notamment la relation difficile du pays avec le libéralisme économique anglo-saxon (« Les Français n’ont pas de mot pour entrepreneur », a dit un jour un président américain), est habilement représentée dans Obélix et Compagnie (1976). Un diplômé frais émoulu d’une école de commerce tente de vaincre les Gaulois de l’intérieur en les introduisant au capitalisme brut et aux lois de l’offre et de la demande. Bien sûr, il échoue, puisque le système de troc dans lequel ses victimes vivent et prospèrent repose sur la bienveillance et le partage. (Une adaptation de la BD sert aujourd’hui à présenter aux lycéens français les lois de l’économie qui régissent l’intervention de l’Etat et les économies mono-produit.)

Et ainsi de suite, album après album. L’équipe qui a remplacé le tandem Goscinny-Uderzo, Jean-Yves Ferri (et aujourd’hui Fabcaro) au scénario et Didier Conrad à l’illustration, a continué d’aborder des sujets sérieux comme le féminisme et le rôle des femmes (Astérix et le Griffon), la censure et les fake news (Le Papyrus de César) ou la politique du divertissement et du sport (Astérix et le Transitalique, avec un aurige du nom de Coronavirus…). Ces derniers tomes évitent soigneusement les caricatures basées sur la race ou le genre, qui auraient probablement semblé moins offensantes (ou, du moins, plus ordinaires) dans les années 1960 et 1970, mais soulèvent aujourd’hui des accusations d’insensibilité, de préjugés et de misogynie.

Au final, c’est certain, les albums dʼAsterix ne sont ni une analyse sociologique ni une exégèse politique. Ce sont avant tout des bandes dessinées intelligentes et divertissantes qui parlent de différentes façons à différentes audiences, tout en s’autorisant un commentaire ironique sur la société. Et, malgré leur succès international, elles restent très françaises. C’est pourquoi le choix des créateurs de la situer à cette période de l’histoire – la guerre des Gaules – était habile. Comme le faisait remarquer le critique culturel américain Russel B. Nye, le Français moyen ressent une filiation avec les Gaulois, l’équivalent des pionniers aux Etats-Unis, dans la mesure où leurs qualités personnelles constituent le fondement même du caractère français et que leurs actions nourrissent le folklore national. Ces ancêtres ont absorbé leurs conquérants et créé leur propre culture, unique et individualiste.

A ce stade, tout le monde se demande évidemment où ses prochaines aventures conduiront Astérix et ses comparses. Une chose est sûre, les irréductibles Gaulois continueront encore et toujours de lutter contre l’envahisseur, le ciel ne leur tombera pas sur la tête, et leurs péripéties se vendront à des millions d’exemplaires.


Astérix : L’Iris blanc
de Fabcaro et Didier Conrad, Editions Albert-René, 2023.


Article publié dans le numéro de janvier 2024 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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