French Theory

Le culte des intellectuels français aux Etats-Unis

Bizarrerie des relations franco-américaines contemporaines : tandis que la musique, le roman et même la gastronomie française reçoivent un accueil plus mitigé que jamais de la part du public américain, les ouvrages d’intellectuels français n’ont jamais eu autant de prestige et d’influence.
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© Olivier Tallec

La littérature est asymétrique. Le nouveau Philip Roth, le dernier David Foster Wallace – et en leur temps les nouveaux Bellow ou Morrison – demeurent des évènements à Paris, tandis qu’ici, à New York, les francophiles doivent laborieusement annoter en bas de page et expliquer les oeuvres de Le Clézio (« Eh bien, c’est un grand type… ») ou de Modiano, même après leur détour par Stockholm pour recevoir leurs prix Nobel. Et cependant, lorsqu’on en vient aux savantes influences universitaires et philosophiques, la France n’a jamais joué un rôle aussi important dans la vie intellectuelle américaine. Derrida et Foucault, Roland Barthes et Julia Kristeva, Pierre Bourdieu et Jean Baudrillard – un duo phonétiquement pertinent, comme Lorca et Kafka – conservent, plus qu’aucun autre groupe, une aura dans les cercles américains et leurs satellites. Ils sont les Escoffier, les Carême de notre époque ; la simple évocation de leurs noms suscite une excitation particulière, confère une crédibilité instantanée au travail produit et une saveur immédiatement française.

Il se trouve que j’ai plus ou moins eu la chance d’assister à l’émergence du pendant américain. Eugenio Donato, un Italo-Arménien amoureux de Paris, professeur de littérature comparée – élève de Roland Barthes, puis ami et disciple de Derrida – fut, au début des années 1970, mon mentor, d’abord à Paris, et plus particulièrement dans l’univers de ce qu’il appelait le « criticisme philosophique ». Il me fit assister à un séminaire de Barthes et j’ai un jour partagé – solennellement – un soufflé avec Derrida.

Barthes, je m’en souviens parfaitement, n’était pas une moitié d’intello. Les habitudes chères aux professeurs américains, consistant à explorer, exhorter, informer et interroger lui étaient inconnues. Il lisait et souriait en commentant ses propres écrits et, à la fin, répondait aux quelques questions timides et complexes – exactement de la même manière que le président de la République française de l’époque, quand on y pense. Son expression oscillait – à peine, mais quand même – entre un rictus légèrement hautain et un demi-sourire stoïquement amusé. En me relisant, je constate à quel point ces mimiques peuvent sembler proches et, de fait, elles l’étaient. Comme je l’ai dit, les variations étaient infimes. Mais ces deux expressions reflétaient des humeurs très différentes tandis qu’il lisait et psalmodiait. Le rictus suggérait notre supériorité partagée face à la mythologie bourgeoise qu’il était en train de disséquer – je me souviens en particulier d’une brillante improvisation barthésienne sur un service de messagerie utilisé à l’époque comme une espèce de tableau d’affichage audio par les homos mâles en France. Il le comparait à un tableau d’affichage à proprement parler, et les bribes de messages à des bouts de papiers épinglés, mais aussi aux messages méticuleusement roulés qui passaient de prisonnier à prisonnier. Cela ne semble pas bien brillant en le racontant – voire évident – mais à l’époque, le saut transmodal paraissait inspiré.

La seconde expression, son demi-sourire amusé, pointait lors de rares et étranges moments où il dévoilait une minuscule part de son autobiographie – des références à sa mère faites à trois ou quatre reprises au cours des quatre ou cinq mois pendant lesquels j’ai assisté à son cours hebdomadaire. J’étais fasciné. Cela suggérait que sous les allures olympiennes reposait une autre espèce de gentillesse bourgeoise propre, une vérité gentiment révélée lorsque, deux ou trois ans plus tard, il publia son ouvrage sur le deuil après le décès de sa maman. La soudaine déchirure du tissu de son imperturbabilité était d’autant plus touchante qu’elle était inattendue – ce qui était, j’imagine, exactement l’effet attendu.

Derrida semblait – pour employer une expression que je n’ai encore jamais utilisée à son propos – plus à l’aise qu’on aurait pu s’y attendre. Sa prose formidablement opaque cachait un petit homme à l’air délicat et à la tignasse hirsute, qui mangea son soufflé – la spécialité de ma mère – avec une grimace teintée de bonnes manières, marquée, comme j’étais sûr de l’avoir ressenti à l’époque, par un amusement légèrement triste signifiant que seuls des Canadiens provinciaux étaient capables de penser qu’il était de bon aloi de servir à un philosophe français de passage de la nourriture française. Il mangea tout, jusqu’à la dernière bouchée ; j’avais apprécié son sens du devoir.

Des années plus tard, en lisant ses derniers bons livres sur l’hospitalité, j’ai reconnu dans ses manières légèrement déroutantes son attachement aux règles de conduite tel qu’il les appliquait : l’hospitalité consiste à offrir à de parfaits étrangers des choses que leur statut même d’étranger garantit à l’avance qu’ils ne souhaiteront pas ou ne comprendront pas tout à fait. Mais c’est l’essence de l’hospitalité qui veut que l’offre soit faite et le cadeau accepté, et peu importe la maladresse des deux parties. C’est la maladresse, pas l’altruisme, qui est la vraie « marque » de l’acte d’hospitalité. Je pense que c’est vrai aujourd’hui. Ç’était sûrement vrai à l’époque.

La « French Theory » : les révolutionnaires de la pensée française

 Jacques Derrida, Roland Barthes, Jean Baudrillard… Quel était, rétrospectivement, l’attrait intellectuel de ces personnages ? Avant tout, c’était l’attrait du système. Le novice initié aux écrits historiques de Foucault sur la pénologie ou à ceux de Derrida sur la grammatologie, se sent lui-même, ou elle-même, initié à quelque chose qui ressemble à une secte. Un étrange jargon doit être maîtrisé, de nouveaux assemblages complexes de mots (épistème, trace) doivent être appris, et la capacité à jongler avec ces mots et ces thèmes est essentielle et ostentatoire. La philosophie anglo-américaine, qui a tendance à éviter le jargon, fournit aussi quelques frissons. Nous aimons tous parler boutique – en partie parce que cela nous divertit et nous empêche de trop parler de la boutique en question – et la « théorie » française fournit un discours intimiste pour universitaires.

Il y a également l’attrait, tout aussi fort, d’un savoir que les autres ignorent – le plaisir de « démasquer ». On peut aisément penser que Derrida et Foucault (ainsi que Baudrillard et Bourdieu) ont montré qu’au-delà des apparences de la rationalité, de l’ordre et de l’altruisme dans l’ordre bourgeois, demeurent des systèmes de contrôle, de surveillance et d’oppression. Les institutions de la raison bourgeoise ne sont pas raisonnables. Le langage conspire pour dissimuler son propre vide ; l’asile est aussi fou que n’importe quel fou qu’il peut renfermer. Ce n’est pas faire preuve de méchanceté que d’affirmer qu’un système de pensée, qui permet aux étudiants et professeurs de se sentir nettement supérieurs au système bourgeois duquel ils dépendent pour leur subsistance, est tenu d’être attrayant pour les étudiants et les professeurs.

Qu’est-ce qui rend ces penseurs continuellement influents ? Tous, aussi radicalement différents soient-ils, parlent au nom du glamour de l’esprit. Le « glamour », j’en ai conscience, bien que caractéristique française – est un mot américain. (Des amis me disent qu’il est désormais passé clandestinement au français.) Le glamour intellectuel que j’ai en tête est différent de la beauté philosophique. La beauté philosophique est la capacité à formuler une proposition de façon harmonieuse. Le glamour intellectuel est la capacité à donner au débat l’élégance du paraître. Lorsque nous disons d’une « théorie » qu’elle est à la mode, nous sommes peut-être plus éclairés que nous le pensons – c’est chic dans le bon sens de faire le travail nécessaire avec élégance, et l’on se souvient de l’élégance autant que de l’oeuvre. (Lisant une récente anthologie d’universitaires américains se souvenant de leur première rencontre avec De la grammatologie de Derrida, tous se remémorent l’excitation, la séduction, un frisson mémorable – pas les émotions que l’on associerait normalement à une redoutable étude de philosophie linguistique.)

Une étonnante allégresse en est partie intégrante. Le calembour, m’a appris Eugenio Donato, était pour la critique philosophique l’essence de la littérature, le moment où le langage, dans un éclair, examine son propre nombril. Le « criticisme philosophique » français a refaçonné la pensée américaine et anglaise en privilégiant la lecture et l’observation, plutôt qu’une forme d’humanisme consciencieux ou d’abstraction obscure. On peut difficilement qualifier Michel Foucault d’écrivain badin – mais il a mis à l’honneur un style personnel dans un domaine qui l’avait annihilé au nom de la science. Un enjeu de taille qui a demandé peu d’efforts, conçu davantage pour charmer que pour convaincre. Si vous ne croyez pas que la persuasion est possible avec des preuves et de bons arguments, alors il ne vous reste que le charme.

Oui, je le confesse, je me sens parfois coupable de la légère idolâtrie de ma folle jeunesse, ou du moins d’avoir pris au sérieux le « criticisme philosophique ». Aujourd’hui, je crois avec Camus que l’abstraction est l’ennemie de l’intellect et de l’esprit humaniste. Perdre de vue les singularités, comme le dénonçait Camus, continue de nous hanter, comme cela hante la France – la capacité à faire disparaître la douleur dans un univers parallèle, un « discours » de papier. (Nous l’avons constaté l’année dernière lors de la sarcastique enquête sur ce qu’était censé vouloir dire exactement « Je suis Charlie ». Sa signification était parfaitement claire. Ce qui était obscur était le besoin d’en faire une question difficile, de faire qu’une évidence morale semble moins évidente qu’elle ne l’était.) C ependant, derrière les abstractions, il y a les singularités humaines – et le glamour réside peut-être dans l’obscur lien entre une personnalité et les formes plus ou moins abstraites qu’elle prend : les créateurs de mode, pour prendre un exemple évident, dont l’expression est totalement impersonnelle – des tissus et des ourlets –, nous fascinent par leur pouvoir caché.

En d’autres termes, on pourrait dire que la « théorie française » traîne une réputation imméritée de « nihilisme » et de « relativisme ». Barthes est le plus bourgeois des essayistes, tandis que le penchant de Foucault pour un libertarianisme de style américain était la marque de fabrique de ses dernières années, et que Derrida a passé ses propres dernières années à insister sur l’importance de l’idée d’« hospitalité » comme racine de l’humanisme. Il insistait sur le fait que non seulement la main droite ne doit pas savoir ce que la main gauche fait – mais aussi que la main droite ne doit pas savoir ce que la droite fait quand elle est généreuse. C’est peut-être intimidant, mais certainement pas nihiliste. Cela me réjouit davantage que d’avoir un jour partagé sa table.


Article publié dans le numéro de mars 2016 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

 

Le sens caché des mots

Aux Etats-Unis, la « French Theory » (théorie française) désigne un corpus de théories philosophiques, littéraires et sociales, apparu dans les universités françaises à partir des années 1960 et exporté dans les universités américaines à partir des années 1970. Il réunit dans un même ensemble théorique des critiques divers qui ont en commun d’analyser en les déconstruisant les textes classiques, en cherchant à faire surgir le non-dit sous les textes, ce que leurs auteurs répriment ou refoulent, leur faisant dire tout à fait autre chose que ce qu’ils semblaient signifier : « Un texte n’est un texte que s’il cache au premier regard, au premier venu, la loi de sa composition et la règle de son jeu. Un texte reste d’ailleurs toujours imperceptible », écrit ainsi Jacques Derrida, en ouverture de La pharmacie de Platon (1968).

Parmi ces nouveaux théoriciens, citons Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Jean Baudrillard, Jacques Lacan, Félix Guattari, Jean-François Lyotard, Louis Althusser, Julia Kristeva, Hélène Cixous, Claude Lévi-Strauss et Sylvère Lotringer, le fondateur de l’influente revue Semiotext(e). De New York à Berkeley, les étudiants acceuillirent avec une ferveur relevant parfois du culte les séminaires de Lévi-Strauss à Princeton, les leçons de Roland Barthes à NYU ou les discours de Jacques Derrida à Cornell. Ce dernier a même inspiré un film de Woody Allen, Deconstructing Harry (1997). Pour la première fois peutêtre, les débats universitaires dépassèrent les murs des campus pour atteindre le grand public et contribuèrent à l’apparition des cultural studies, gender studies et études postcoloniales aux Etats-Unis. Parmi les auteurs américains rattachés à la « French Theory », citons Judith Butler, Gayatri Spivak, Stanley Fish, Edward Said, Richard Rorty, Fredric Jameson ou encore Avital Ronell.

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