Livres

Louise Quantin : « Les lecteurs américains ont besoin qu’on les surprenne »

Le Bureau du livre, qui dépend des Services culturels de l’Ambassade de France aux Etats-Unis, œuvre à la promotion des auteurs, intellectuels et éditeurs français et francophones à travers de nombreuses actions comme l’organisation de tournées ou des programmes d’aide à la traduction. Louise Quantin, la nouvelle attachée pour le livre et le débat d’idées, a travaillé pendant une dizaine d’années dans des maisons d’édition françaises, dont Grasset, Julliard et Robert Laffont, et dans des services de cession des droits étrangers et audiovisuels. Selon elle, les éditeurs américains recherchent davantage la singularité que les best-sellers.
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© Mathieu Persan

France-Amérique : Le volume des traductions de livres français aux Etats-Unis est-il stable ?

Louise Quantin : En 2020, 480 ouvrages français ont été publiés aux Etats-Unis, tous genres confondus. Pour 2021, le nombre de publications s’annonce un peu plus faible mais la collecte des données auprès des éditeurs français est encore en cours. A ce stade, on ne sait pas si cette légère baisse est liée à la crise sanitaire, qui a forcément un impact important sur l’activité des éditeurs français et américains. Beaucoup de publications ont été décalées pour éviter les embouteillages. De manière générale, alors que la France publie beaucoup de littérature étrangère, les éditeurs américains en traduisent peu : 3 % de la production totale. Mais le français reste la langue la plus traduite aux Etats-Unis.

Quel est l’équilibre entre essais, fiction, bande dessinée et livres jeunesse ?

On observe une baisse assez significative de la fiction et des essais alors que les traductions dans le secteur jeunesse augmentent. La bande dessinée reste le genre le plus traduit avec environ 150 ouvrages par an, un nombre à peu près constant. Les éditeurs de bandes dessinées sont très actifs. Ils ont créé en 2016 la French Comics Association, qui promeut la bande dessinée française et belge à l’international.

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Louise Quantin. © Services culturels de l’Ambassade de France aux Etats-Unis
© Mathieu Persan

Peut-on repérer des tendances dans les sujets des ouvrages traduits ?

Les classiques ont toujours le vent en poupe aux Etats-Unis, en fiction et en sciences humaines. Dans ce domaine, les auteurs de French Theory (Foucault, Deleuze, Derrida, Lévi-Strauss) sont toujours beau-coup traduits. Mais on voit émerger une nouvelle génération de jeunes chercheurs français dont les travaux commencent à être repérés outre-Atlantique : Baptiste Morizot, Grégoire Chamayou, Pierre Charbonnier, Nastassja Martin. On note, en fiction et essais, beaucoup de publications autour des questions de genre et féministes, des rapports homme-femme. Par exemple : l’essai On ne naît pas soumise, on le devient de la philosophe Manon Garcia, qui enseigne aux Etats-Unis, une réédition de King Kong Théorie de Virginie Despentes et la publication récente du très attendu Consentement de Vanessa Springora. Toujours en sciences humaines, on voit beaucoup de livres traitant des questions postcoloniales : Un féminisme décolonial de Françoise Vergès, Une écologie décoloniale du jeune chercheur Malcom Ferdinand, Le Triangle et l’Hexagone de Maboula Soumahoro.

Cet intérêt pour les questions postcoloniales concerne-t-il aussi la fiction ?

Les Américains s’interrogent sur les relations qu’entre-tient la France avec ses anciennes colonies. Je suis par exemple curieuse de savoir comment le roman d’Alice Zeniter, L’Art de perdre, sur les non-dits de la guerre d’Algérie, va être accueilli aux Etats-Unis. Mais au-delà des questions postcoloniales, je trouve intéressant que les éditeurs américains aient envie de faire découvrir la littérature d’expression française dans sa diversité, une préoccupation que partage le Bureau du livre. Ils manifestent beaucoup d’intérêt pour les auteurs caribéens et africains : le Martiniquais Patrick Chamoiseau, la Franco-Rwandaise Scholastique Mukasonga, la Mauricienne Nathacha Appanah, l’auteur haïtien Louis-Philippe Dalembert ou le Congolais Emmanuel Dongala.

Est-ce que certains sujets ou auteurs passent mal les frontières ?

En fiction, on peut observer que certains auteurs de best-sellers, traduits avec succès dans d’autres pays, ne rencontrent pas forcément leur public aux Etats-Unis. Les plus gros succès de livres français en fiction aux Etats-Unis ont été Suite française d’Irène Némirovsky (1 million d’exemplaires vendus) et L’Elégance du hérisson de Muriel Barbery (1,3 million d’exemplaires), qui étaient déjà des best-sellers en France. Mais le marché américain est assez compliqué à appréhender : il faut bien sûr de bons chiffres de vente, une presse élogieuse, mais les éditeurs cherchent aussi une certaine singularité. Les Américains ont besoin qu’on les surprenne.

Vous venez d’arriver au Bureau du livre : quels seront les axes de votre action ?

Je prends mon poste dans un contexte particulier de crise sanitaire, qui a évidemment un impact sur nos activités et celles de nos partenaires. Mais le numérique offre de nouvelles perspectives, notamment pour faire vivre autrement les tournées d’auteurs qui ont été annulées ou décalées. Pour la Nuit des idées, qui a eu lieu fin janvier sous forme exclusivement numérique, nous avons vu émerger des propositions variées de toutes les circonscriptions consulaires aux Etats-Unis. La situation nous oblige à être créatifs et nous avons rarement été aussi actifs.


Article publié dans le numéro de janvier 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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