Beyond the Sea

L’extravagante union d’Anna Gould et du comte Boni de Castellane

Avec une fortune personnelle estimée en 1895 à près de 15 millions de dollars (l’équivalent de 391 millions aujourd’hui), on pouvait penser la fille de Jay Gould, le roi américain des chemins de fer, à l’abri du besoin. C’était sans compter sur l’extraordinaire prodigalité de son mari français, le comte Boniface de Castellane !
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Anna Gould et Boni de Castellane à cheval au bois de Boulogne. Cette image du couple apparut en couverture du magazine Femina le 1er avril 1905. © Bridgeman Images

Tout aurait pu aller pour le mieux entre Anna Gould et son époux, Marie Ernest Paul Boniface « Boni » de Castellane. Elle rêvait d’un titre, il était comte et affilié à l’une des plus anciennes familles de l’aristocratie française. A peine majeure, elle avait tout à apprendre. Lui avait 28 ans mais maîtrisait déjà sur le bout des doigts ce qu’un gentleman doit savoir. Elle avait la fortune, il avait du goût… Malheureusement, Boni de Castellane avait aussi tous les défauts, ou presque.

Dans la presse, où il aimait à se répandre sur sa petite personne, Boni de Castellane déclara être venu aux Etats-Unis en 1895 afin de « découvrir le pays » et, en sportsman aguerri, « pour chasser ». Il ne précisait pas le type de gibier recherché mais sa quête s’arrêta à Lakewood, dans le New Jersey, lorsqu’il croisa chez son frère George le regard d’Anna Gould, qu’il avait rencontrée plus tôt à Paris. On se vit, on se revit, on voyagea en famille jusqu’au Canada puis on se fit des sourires en coin. Enfin, à la surprise générale, Boni de Castellane fit sa déclaration. L’affaire n’allait pas de soi. La jeune Anna abusait largement du droit qu’ont les gens riches d’être laids. Plus petite que la moyenne, la figure asymétrique, le cheveu crépu, l’œil inexpressif et charbonneux, elle était pourvue d’un gros nez et souffrait en outre d’une légère claudication. Dans les toilettes les plus élégantes, elle ressemblait à un petit singe déguisé en princesse.

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Anna Gould et Boni de Castellane en 1899, quatre ans après leur mariage. © Davis & Sanford

A ses côtés, la distinction naturelle de Boni n’en était que plus flagrante. Un teint de porcelaine, l’œil bleu-violet, le cheveu blond cranté, la taille cambrée, la moustache frisée au fer, les ongles toujours impeccablement manucurés, il était l’archétype du dandy parisien. Il est probable que la jeune Anna ait été impressionnée par cet homme qui passait dans la salle de bain plus de temps que l’ensemble des Gould réunis. Et puis, depuis plus d’un an, elle désirait à tout prix se marier. À tout prix ? L’information n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Avec le consentement des deux familles, l’union de la carpe et du lapin fut célébrée le 4 mars 1895 à New York. Deux jours plus tard, le couple embarquait pour l’Europe.

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C’est dans un bel appartement acheté à prix d’or par les jeunes mariés au numéro 9 de l’avenue Bosquet, à Paris, que la fièvre acheteuse de Boni se déclara. Tout commença avec deux tapisseries des Gobelins réalisées d’après des cartons de Boucher, payées comptant 250 000 francs (1 159 000 dollars de 2021). La suite fut à la démesure de cette entrée en matière : tableaux de Rembrandt, Reynolds, Gainsborough et Van Dyck, meubles des plus grands ébénistes des XVIIe et XVIIIe siècles et objets rares. Bientôt l’appartement conjugal ne suffit plus à contenir cette collection qui faisait déjà pâlir d’envie les plus beaux musées. La folie de Boni franchit un cap lorsque fut posée, le 20 avril 1896, la première pierre de sa future résidence, avenue du Bois-de-Boulogne (aujourd’hui avenue Foch).

Puisqu’il ne trouvait aucun écrin digne de sa gloire, il jugea qu’il était plus satisfaisant de faire édifier un hôtel particulier répondant en tout point à sa soif de grandeur. Et qui mieux que Louis XIV pour lui servir de modèle? Boni de Castellane commanda à l’architecte Ernest Sanson une demeure de 6 000 mètres carrés répartis sur trois niveaux, inspirée du Grand Trianon de Versailles. Le comte se déplaça en Italie pour choisir lui-même les blocs de marbre d’où jailliraient les pilastres de la façade de cette folie architecturale que les Parisiens allaient appeler « le palais Rose ». Deux ans et demi plus tard, et délestés de trois millions de dollars (près de 100 millions d’aujourd’hui), Boni, Anna et leurs deux premiers fils emménagèrent avenue du Bois-de-Boulogne. C’est dans ce cadre exceptionnel que le couple donna les réceptions les plus fastueuses de la Belle Epoque. Déjà, pour célébrer les 21 ans de son épouse, celui qui se vantait d’être l’arrière-petit-fils de Talleyrand avait donné le ton en faisant reconstituer, le 2 juillet 1896, la cinquième journée des festivités données en l’honneur du mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche.

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Le 2 juillet 1896, le couple donne une réception somptueuse sur un lac du bois de Boulogne : la fête des Acacias. © Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art
En 1896, Boni de Castellane fait construire une remarquable demeure sur l’avenue Foch à Paris. Une folie inspirée du Grand Trianon à Versailles et surnommée « le palais Rose », rasée en 1969. © Carl-Heinrich von Stülpnagel, courtesy of Laure Hillerin
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Après son divorce en 1906, Anna Gould conservera le château du Marais, au sud-ouest de Paris.

En 1897, le couple fit l’acquisition du Walhalla, un trois-mâts à vapeur de 70 mètres, pour la bagatelle de 200 000 dollars (6 600 000 aujourd’hui) : une « superbe opportunité », selon Boni. Sous les ordres du capitaine et de quatre officiers, c’est une centaine d’hommes qui s’activaient à bord. La même année, Anna Gould tomba en pamoison devant le château du Marais, dans l’Essonne, bâti en 1770. Le comte lui trouva du potentiel et la propriété était située à seulement 50 kilomètres de Paris. Au diable l’avarice ! Et parce qu’il avait appartenu à ses lointains ancêtres, Boni, en 1902, racheta le château de Grignan, dans le sud de la France, avec l’ambition de le restaurer.

Royaliste et antidreyfusard, Boni se lança en politique en 1898. C’est-à-dire qu’il dépensa 300 000 dollars (presque 10 millions d’aujourd’hui) supplémentaires pour mener campagne et devenir député des Basses-Alpes. Les électeurs bénéficièrent trop ouvertement de sa prodigalité au point que, par deux fois, l’élection du comte de Castellane fut invalidée au prétexte qu’il avait acheté les voix des habitants de sa circonscription…

Un conte de fées qui tourne au vinaigre

Digne des plus grands monarques de l’Ancien Régime, le train de vie du comte et de la comtesse de Castellane était tel que 7,7 millions de dollars (251 millions de 2021) furent engloutis durant les cinq premières années de leur union. Les journaux internationaux s’en émurent. Des psychiatres américains s’intéressèrent au cas de Boni. Un nom fut même posé sur le mal : coenaesthesis. Les Gould cherchaient toutefois moins à comprendre qu’à réguler les dépenses du couple. En 1900, Anna fut placée sous la tutelle de son frère George et sa dette (elle avait largement entamé son capital alors qu’il était prévu qu’elle vive des seuls intérêts) fut étalée sur plusieurs années.

Boni se déclara outré d’être réduit à vivre avec une rente annuelle de 300 000 dollars (moins de 10 millions d’aujourd’hui). Quant à Anna, elle s’était lassée de ce mari dépensier, querelleur et vaniteux. Plus que tout, elle souffrait de ses infidélités et des mauvais mots qu’il faisait circuler sur elle. Faisant visiter leur premier appartement, Boni trouvait très drôle de désigner leur chambre à coucher sous le nom de « chapelle expiatoire » ou de « revers de la médaille ». Encouragée par son propre clan, elle finit par obtenir le divorce en 1906. Sa vengeance fut d’épouser dès 1908 un cousin de Boni, le duc Hélie de Talleyrand-Périgord, avec qui elle eut deux enfants. Boni, non sans humour, devint expert en antiquités et écrivit ses mémoires sous le titre De l’Art d’être pauvre !

 

Pour le plaisir et pour le pire : La vie tumultueuse d’Anna Gould et Boni de Castellane de Laure Hillerin, Flammarion, 2019.


Article publié dans le numéro de décembre 2021 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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