Entretien

Comment expliquer la France aux étudiants américains ?

On ne peut comprendre les autres qu’en les comparant à nous-même. C’est sur ce principe d’apparence simple que Laurence Wylie (1909-1996), alors professeur à Harvard, publia en 1970 un manuel scolaire novateur, fondé sur l’observation anthropologique et la comparaison : Les Français. Un portrait de l’Hexagone et de ses habitants devenu un classique aux Etats-Unis et réédité à trois reprises. La quatrième version est parue cet été, sous la direction de Julie Fette, professeure associée d’études françaises à l’université Rice de Houston, et de Jean-François Brière, professeur émérite d’études françaises à l’université de l’Etat de New York à Albany.
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© Sylvie Serprix

France-Amérique : Qui était Laurence Wylie et en quoi a-t-il bouleversé les méthodes de compréhension de la société française en son temps ?

Jean-François Brière : Laurence Wylie était un universitaire américain qui termina sa carrière comme professeur de civilisation française à Harvard. Il avait une double formation, en littérature française et en anthropologie sociale, qui le conduisit à aborder l’étude des Français sous un angle original et à se poser quelques questions fondamentales. A la naissance, un bébé français ne diffère en rien d’un bébé américain. Dix ou douze ans plus tard, ces deux bébés sont, dans leurs manières de penser et d’agir, devenus l’un français, l’autre américain. Que s’est-il passé dans cet intervalle de temps ? Par quelle alchimie devient-on français ? Qu’est-ce qui fait que les Français sont différents des Américains, dans leur conception du temps, de l’espace, de la nature humaine et dans leurs institutions ? En 1950-1951, Wylie fit un long séjour dans le village de Roussillon, dans les montagnes du Luberon, dont il observa et analysa la société comme un ethnologue américain l’aurait fait dans un village de l’Amazonie. Il renouvela l’expérience, avec l’aide de ses étudiants, au début des années 1960 dans le village de Chanzeaux, à côté d’Angers. En résultèrent deux livres pionniers dans l’étude de la société française : Village in the Vaucluse (1957) et Chanzeaux: A Village in Anjou (1966). L’approche est empirique, fondée sur l’observation, mais le fait que l’observateur est américain lui permet d’appréhender des réalités qui auraient échappé à un observateur français ou européen. En 1970, Wylie publia la première édition de Les Français, un manuel (en français) fondé en partie sur ses études de Roussillon et de Chanzeaux et destiné aux étudiants américains. Les manuels de civilisation française existant alors transmettaient une vision étriquée et élitiste de la France et des Français en se focalisant sur les grands événements politiques, les grands écrivains et les grands artistes. Le manuel de Wylie, au contraire, porte son attention sur la vie quotidienne des individus et leur vision du monde. C’était une approche radicalement nouvelle. L’attention est portée sur le rôle de l’éducation familiale et scolaire dans la constitution d’une identité française distincte.

La France a changé depuis 1970, notamment en raison de l’évolution du statut des femmes et de l’influence des immigrés. Comment les rééditions en rendent-elles compte ?

Jean-François Brière : Les éditions suivantes ont repris la même approche en distinguant ce qui reste permanent (dans la vision du monde, l’éducation, le système d’administration, etc.) et ce qui change (dans la société, l’économie, etc.). La comparaison entre les manuels utilisés à l’école primaire en France et aux Etats-Unis est particulièrement révélatrice des différences culturelles entre les deux pays. Les Français n’est pas collé au présent et à l’événementiel, mais prend du recul et porte le regard sur le long terme. L’ouvrage donne une grande importance à l’origine historique des différences entre la France et les Etats-Unis, souvent incompréhensibles sans référence à l’Histoire. Des sujets comme l’administration de la France ou l’Union européenne, par exemple, sont inconcevables sans ce cadre.

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© Sylvie Serprix

Certains chapitres sont inattendus, comme celui sur le corps. Les Français se tiendraient plus droit que les Américains ! Peut-on généraliser à partir d’observations non quantifiables et qui, peut-être, reflètent uniquement les comportements de la classe moyenne ?

Jean-François Brière : Le chapitre dédié au corps est né de l’intérêt particulier que les différences gestuelles entre Français et Américains ont suscité chez Wylie. Celui-ci reconnaissait qu’une bonne partie de la communication interpersonnelle ne passait pas par la parole, mais par le geste. Il avait suivi des cours à l’école de mime de Jacques Lecoq, à Paris, et avait par la suite publié un ouvrage intitulé Beaux gestes (1977) sur la gestuelle française. Ici encore, son approche est fondée sur l’observation comparée, et non quantifiée, des Français et des Américains. Il faut généraliser avec les précautions d’usage et rappeler aux lecteurs que cela signifie seulement que le trait est courant ou fréquent dans une population donnée. En ce qui concerne les gestes et le rapport au corps, les comportements mentionnés dans Les Français correspondent à ce que l’on peut observer fréquemment dans la classe moyenne en France. Les différences de comportement entre hommes et femmes sont mentionnées quand nécessaire. Nous avons donné la priorité dans ce chapitre à la comparaison entre Français et Américains plutôt qu’à l’exploration de différences entre classes qui tendent fortement à s’estomper aujourd’hui. Le rapport au corps est compris dans un sens très large. Il comprend par exemple le rapport au vêtement ou les règles de la conversation qui sont différentes en France et aux Etats-Unis.

Depuis la première version des Français, publiée en 1970, quelles sont les ruptures les plus significatives dans la société française ?

Julie Fette : Les bouleversements de la société française depuis les années 1970 ont trait notamment à la composition de sa population. « Les Français » n’ont jamais été un bloc monolithique, homogène ou figé, et cela est particulièrement vrai au XXIe siècle. Dans cette quatrième édition, nous nous intéressons à l’évolution de l’intégration des minorités ethniques et religieuses dans la société française, ainsi qu’aux obstacles sur ce chemin. Le statut des femmes s’est énormément amélioré au cours des cinquante dernières années. La structure des classes sociales en France a également changé de manière spectaculaire : depuis l’émergence d’une importante classe moyenne, nous constatons aujourd’hui une inégalité croissante aux extrêmes des groupes socio-économiques. D’autres phénomènes ont également affecté de manière significative la société française au cours du demi-siècle passé, comme l’européanisation, la diminution du rôle de la religion dans la vie quotidienne et la restructuration radicale de la famille française. Les nouvelles menaces sont le changement climatique et le terrorisme. Bien que la société française ait connu des évolutions majeures, ses structures expliquent toujours pourquoi les Français pensent et se comportent différemment, non seulement des Américains mais aussi des autres Européens.

Quel est l’état actuel des études françaises aux Etats-Unis ? S’intéresse-t-on à la France réelle ou à la France rêvée ?

Julie Fette : Les études françaises sont bien vivantes aux Etats-Unis. Il est vrai que de nombreuses universités ont subi depuis deux décennies un déclin concernant les inscriptions et les spécialités françaises, déclin qui affecte toutes les langues et cultures étrangères à une époque où les étudiants et les parents choisissent de plus en plus une formation pratique plutôt qu’une éducation dans le domaine des lettres ou des sciences humaines. Néanmoins, les étudiants américains restent très attirés par la France et les Français. S’ils arrivent parfois le premier jour de cours avec quelques clichés ou une vision simpliste de la société française, ils savent que cette société complexe est bien plus que cela et souhaitent ardemment en apprendre davantage sur le système politique multipartite, l’Etat-providence, la laïcité française et les questions relatives aux relations entre les sexes, par exemple. Le passé colonial de la France et son impact sur le présent est le domaine que les étudiants et les universitaires veulent aujourd’hui comprendre en priorité. Les relations du gouvernement français avec ses anciennes colonies, l’intégration des immigrés en France métropolitaine, les problèmes autour de la francophonie, tout cela s’inscrit dans le tournant post-colonial qui, ironiquement, maintient les French studies très populaires dans le monde universitaire.

L’ouvrage – on pense aux Lettres persanes de Montesquieu – n’est-il pas aussi un regard sur la situation des Etats-Unis par le prisme de la société française ?

Jean-François Brière : Le manuel Les Français offre effectivement un regard sur la société américaine et les Etats-Unis à travers le prisme de la société française. En prenant connaissance de ce qui sépare – ou ne sépare pas – les Français des Américains, les lecteurs américains sont logiquement conduits à une réflexion sur leur propre différence, sur le caractère unique de leur propre culture. Apprendre à connaître une autre culture est indispensable pour apprendre à mieux connaître la sienne.


Les Français
de Laurence Wylie, édité par Julie Fette et Jean-François Brière, Hackett Publishing Company, 2021.


Entretien publié dans le numéro de décembre 2021 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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