The Observer

L’américanisation est de retour (mais avait-elle jamais disparu ?)

L’ouverture de Disneyland Paris, il y a 30 ans cette année, a réveillé en France le spectre de l’américanisation. Une peur de la « coca-colonisation » qui continue de hanter le pays en 2022.
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© Hervé Pinel

Le spectre de l’américanisation est une nouvelle fois revenu hanter la France. Alors que Disneyland Paris fête son trentième anniversaire, les vannes des reproches et autres récriminations se sont rouvertes. Les critiques aiguisent leurs couteaux et leurs langues (si ce n’est leurs esprits) et se plaignent que la France a vendu son âme, sa culture – et même sa gastronomie (apparemment, il existe des gaufres Mickey aux pépites de chocolat) – pour une ragougnasse américaine aseptisée. Bien entendu, les flèches ne visent pas uniquement Disney, car les critiques portent autant sur le colonisé que sur le colonisateur.

Les lecteurs de cette publication savent mieux que personne que les relations entre les Etats-Unis et leur plus ancien allié sont souvent, disons, compliquées. En particulier, le concept selon lequel le brutal matérialisme américain aurait détruit le patrimoine culturel supérieur de la France est un trope qui ignore néanmoins un processus à double sens. En 1930, par exemple, après une visite aux Etats-Unis, l’écrivain Georges Duhamel déplorait que l’Amérique soit en train de conquérir le Vieux Monde, mais il ajoutait que « pour une poignée d’hommes qui considèrent le phénomène avec défiance et tristesse, ils sont mille qui l’appellent à grands cris». Tout en admirant l’énergie et l’inventivité de l’Amérique, Duhamel était consterné par ce qu’il appelait le matérialisme sans âme et le puritanisme de sa société. Son essai, Scènes de la vie future, a été encensé par les critiques anti-américains (« Elle est sublime, l’opposition que ce petit livre à la fragile couverture de papier jaune fait à l’énorme masse d’or et d’acier de la richesse et de l’égoïsme américains ») et a ensuite été traduit en anglais sous un titre provocateur : America, the Menace: Scenes from the Life of the Future.

Les critiques à propos du livre ont alimenté un débat beaucoup plus large sur les défauts et les mérites relatifs de l’exception américaine, où l’on a régulièrement comparé et opposé un effort incessant d’efficacité avec une existence plus douce, plus sinueuse – et sans doute moins efficace – en France. Le décalage entre les trajectoires droites et sinueuses a été illustré de manière mémorable par Jacques Tati dans son film Jour de fête (1949), où un facteur de campagne est galvanisé par un documentaire sur l’impressionnante productivité de la poste américaine, mais ne parvient jamais à changer ses habitudes. Dans tous les cas, le message est que les Américains vivent pour travailler, tandis que les Français travaillent pour vivre. Et pourtant, les Yankees ont toujours, dans une égale mesure, fasciné et effrayé.

La plupart des observateurs s’accordent à dire qu’un changement radical dans les relations franco-américaines s’est produit après la Seconde Guerre mondiale. Jusque-là, les deux pays étaient culturellement éloignés : Charles de Gaulle a fait remarquer un jour que si la Grande-Bretagne était une île et la France la pointe d’un continent, l’Amérique était un tout autre monde. Mais dans les années 1950, les Français ordinaires, et non les intellectuels urbains, entrent en contact direct avec la culture populaire américaine et ses symboles, notamment les hot dogs, les bas en nylon, le jazz et le Coca-Cola. Même à cette époque, les sentiments sont mitigés. Si les jeunes Français adoptent ce qu’ils appellent « l’american way of life », leurs aînés restent méfiants. Le Monde, journal de référence, prévient que le paysage culturel du pays est menacé par la « coca-colonisation », abréviation de tout ce qui est américain. Pourtant, la ruée vers une société de consommation à l’américaine, dans laquelle la poursuite du bonheur individuel prime sur le bien collectif, ne s’est pas limitée à la France.

Dans toute l’Europe, les fruits du consumérisme ont trouvé leur place dans les maisons, cuisines et garages – et, pour les pays du bloc de l’Est, sont devenus les symboles de ce que le communisme était incapable de fournir (les jeans étaient une denrée prisée qu’il fallait passer en contrebande pour satisfaire les jeunes Polonais, Tchèques et Russes). Avec le temps, la tendance à blâmer l’Amérique pour ce qui était en fin de compte un processus mondial s’est tarie presque partout. Mais elle a persisté – et continue de persister – en France, où la menace sur l’identité nationale est toujours perçue comme réelle. L’Amérique reste un bouc émissaire facile parce qu’elle est si, disons, américaine et matérialiste, alors que la France est la patrie de la civilisation. Ce qui, selon l’historien américain Richard Kuisel, définit la distance entre les deux sociétés.

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© Hervé Pinel

Si la France s’est américanisée pendant les Trente Glorieuses – les trois décennies d’expansion économique qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale –, le processus s’est accéléré à partir de 1980. Les superproductions hollywoodiennes ont dominé le cinéma français (le terme « blockbuster » a remplacé « film à gros budget » dans le langage courant) ; McDonald’s est devenu le restaurant prisé dans les rues commerçantes françaises (tout comme « fast-food » est devenu un terme courant), la musique country a inondé les ondes et la maîtrise de l’anglais – ou de son pidgin du monde des affaires – est devenue une nécessité vitale (ou un must) dans la plupart des domaines d’activité commerciale.

L’anglais est également devenu la langue standard de la musique populaire française, où des artistes emblématiques comme Georges Brassens et Serge Reggiani ont été remplacés par des groupes portant des noms comme Daft Punk et Pony Pony Run Run. Même les prénoms traditionnels ont désormais une consonance américaine : dans les cours de récréation, on entend plus fréquemment les prénoms Kevin et Jordan que François ou Jean-Pierre.. Pendant ce temps, dans la vie de tous les jours, le Thanksgiving et le Black Friday sont devenus des dates clés (et des termes qui titillent les tympans) du calendrier commercial. L’américanisation, semble-t-il, est une affaire entendue.

Ce qui nous ramène à Disney. Tout comme Coca-Cola est devenu le symbole de l’américanisation dans les années 1950 et 1960, le Monde Merveilleux de Walt était initialement considéré, dans les années 1990, comme le cheval de Troie qui allait infiltrer et finalement détrôner la culture française. Lorsqu’Euro Disney, comme on l’appelait alors, a ouvert ses portes le 12 avril 1992, il a été vilipendé par l’establishment. Les critiques allaient du cérébral – « le modèle parfait de tous les ordres de simulacres enchevêtrés » – au dédaigneux : « un Tchernobyl culturel ». L’un des problèmes résidait dans le fait que les concepteurs du parc s’étaient efforcés de satisfaire la culture « européenne », tout comme un mauvais restaurant américain essayerait de vendre une cuisine prétendument européenne.

Les châteaux magiques et les légendes à la Merlin, qui avaient enchanté des générations d’Américains, relevaient de l’ordinaire pour des visiteurs venus, par exemple, de France ou d’Allemagne. Et même si les personnages et les productions de Disney ont toujours été populaires sur le Vieux Continent, ils n’ont pas la résonance culturelle qui les rend vraiment significatifs dans leur pays d’origine. En fait, l’idée même que quelque chose d’aussi frivole qu’un parc à thème – qui plus est, un parc américain – puisse être vu comme « culturel » a été considérée, du moins par les critiques bien-pensants, comme risible voire insultante. Mais c’est là que le bât blesse : malgré des débuts hésitants et quelques fautes gastronomiques, comme le fait de ne pas servir d’alcool aux repas ou de ne pas proposer le bon type de petit-déjeuner, Euro Disney a connu un succès considérable. Non seulement auprès des visiteurs européens, mais aussi auprès de leurs hôtes français, qui ont fini par se l’approprier : selon une récente enquête de l’institut de sondage Ifop, six Français sur dix ont visité le parc – depuis renommé Disneyland Paris – au moins une fois dans leur vie.

Bien sûr, Disney mis à part, la guerre des cultures continue. Les signes supposés d’américanisation, de la cancel culture au wokisme, sont régulièrement attaqués. Mais beaucoup de ces assauts cachent des problèmes domestiques plus profonds qui ont peu à voir avec les valeurs importées. Par-dessus tout, la culture française est résiliente et peut certainement résister aux incursions de souris qui parlent et de canards inintelligibles. Comme le conclut Richard Kuisel, l’histoire de l’américanisation confirme la capacité d’absorption de la civilisation française. L’américanisation a peut-être transformé la France et l’a rendue plus semblable à l’Amérique, mais elle l’a fait sans perte proportionnelle de son identité. La France reste la France et les Français restent les Français. That’s all, folks!

 

Article publié dans le numéro de juin 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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