Entretien

Un nouveau plan Marshall pour l’Europe?

Après chaque catastrophe internationale, on évoque la nécessité d’un nouveau plan Marshall. Mais que fut au juste ce programme d’aide à l’Europe proposé par le secrétaire d’Etat américain George C. Marshall, chef d’état-major de l’U.S. Army pendant la Seconde Guerre mondiale et futur prix Nobel de la paix ? Et fut-il vraiment efficace ? Georges de Menil, ancien professeur d’économie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris et auteur d’un article sur « l’importance historique du plan Marshall » récemment publié dans la revue Commentaire, analyse et nuance ce mythe américain.
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© Hervé Pinel

France-Amérique : Qu’est-ce que le plan Marshall et à quoi tient sa constante notoriété ?

Georges de Menil : Proposé le 5 juin 1947, le Programme de rétablissement européen – surnommé « plan Marshall » par la presse – fut un vaste programme de reconstruction, le plus grand plan d’aide international de tous temps en termes de pourcentage du produit intérieur brut du pays donateur : 4,7 % en 1948. L’objectif fut maintes fois dépassé. Aussi, il est normal que le plan soit devenu une référence.

Entre 1948 et 1952, cette aide américaine au profit de 16 pays européens (l’Union soviétique et ses satellites refusèrent) atteignit 13 milliards de dollars – l’équivalent de 163 milliards aujourd’hui. Jamais les Etats-Unis n’avaient pris pareil engagement. Qu’est-ce qui les motiva ?

Il faut chercher la réponse à cette question fondamentale en deux temps. Il y eut d’abord la décision d’entrer en guerre. Comme tout le monde sait, celle-ci n’intervint que 19 mois après l’invasion de la France par les Nazis. C’est Pearl Harbor qui suscita un sursaut instinctif de volonté de défense nationale et de vengeance. Le deuxième temps fut la décision de participer dans la durée à la reconstruction de l’Europe. En 1919, les Etats-Unis se sont repliés sur eux-mêmes après le traité de Versailles. Deux considérations ont joué dans leur décision de suivre la politique inverse en 1947. Premièrement, le pays avait pris conscience de sa puissance et de ses responsabilités. Sans son intervention en 1947, l’Europe aurait sombré dans la destitution et le désordre. Deuxièmement, la menace d’une emprise communiste sur l’Europe apparaissait au grand jour. Si le chômage, le manque de chauffage et la faim devenaient généralisés, la conséquence politique aurait pu être une montée en puissance des partis communistes, notamment en France, en Italie et en Grèce. Les Etats-Unis rejetaient cette éventualité.

Le plan Marshall, une initiative des démocrates, fut-il adopté sans réticence des républicains et de l’opinion publique ? C’était tout de même une rupture sans précédent avec la tradition isolationniste…

La politique étrangère de Truman fut effectivement vivement débattue lors des élections présidentielles de 1948. Le sénateur républicain de l’Ohio, Robert Taft, avait été avant Pearl Harbor contre l’entrée en guerre et était maintenant contre le plan Marshall et la guerre froide. Mais le gouverneur républicain de New York, Thomas Dewey, chef de file de l’aile modérée du parti, avait remporté la nomination républicaine : il était pour le plan Marshall et soutenait la politique de guerre froide de Truman. Le sénateur républicain Arthur Vandenberg, président de la commission des affaires étrangères du Sénat, surtout, joua un rôle important en faveur du plan Marshall. L’Amérique entière, ébranlée par la guerre, était favorable au rétablissement d’un ordre libéral en Europe et ailleurs.

L’aide fut-elle décisive dans la reconstruction de l’Europe ? Il semble qu’elle agit moins de manière mécanique que symbolique, en rassurant les investisseurs et les marchés sur la pérennité d’un nouvel ordre libéral et Atlantique…

Il est difficile de séparer la mécanique économique du symbolique. Effectivement, il ne semble pas y avoir eu de rapport direct entre le montant de l’aide reçu par un pays et l’ampleur de sa croissance. Dans la plupart des cas, la croissance fut d’un ordre de grandeur supérieur à l’aide. L’élément décisif fut l’assurance que les pays d’Europe de l’Ouest ne seraient point dominés par leurs grands partis communistes, dont on soupçonnait, avec raison, l’allégeance à Moscou. Le rétablissement d’une relative liberté commerciale fut également important, ainsi que le soutien envers une Allemagne fédérale capitaliste, démocratique et ouverte au monde. Mais sans la réalité concrète de l’aide – l’arrivée du charbon et du blé –, cette volonté d’arrêter la montée du communisme n’aurait pas réussi.

La France fut, après la Grande-Bretagne, le deuxième bénéficiaire de l’aide. Mais elle en tira plus de profits que les Britanniques et beaucoup moins que les Allemands. Comment expliquer les écarts, en termes de croissance, entre ces trois pays ?

De nombreux facteurs influencèrent ces différences de croissance. Premièrement, la sévérité de la destruction subie. Plus la destruction fut vaste, plus la reconstruction fut ample et rapide. L’Allemagne partait de plus bas, mais pour cette raison, on construisit des équipements et des structures neuves. Ensuite, les choix politiques nationaux. Le gouvernement travailliste, élu en Grande-Bretagne en 1945, nationalisa les mines de charbon, la production d’électricité et les transports. La productivité et la croissance en souffrirent. En France, la volonté de modernisation coordonnée promulguée par le plan Monnet de 1946 limita le réflexe malthusien qu’auraient pu engendrer les nationalisations de la même année. En Allemagne, un programme comparable de nationalisations du Parti social-démocrate fut rejeté lors de l’élection du 14 août 1949, gagnée de justesse par la coalition menée par Konrad Adenauer. A cela, il faut ajouter la contribution à la croissance allemande qu’apportèrent 13 millions de réfugiés capables et volontaires, venus des pays d’Europe de l’Est et de la zone soviétique.

Le plan Marshall, au total, n’était-il pas un engagement politique plutôt qu’économique, pour empêcher l’Europe de l’Ouest de passer dans le camp communiste ? Serait-ce, avant tout, un acte de guerre froide ?

La menace, vite dévoilée, de l’ambition hégémonique de l’ancien allié soviétique a exercé une forte influence sur la stratégie des Etats-Unis. Staline voulait démanteler ce qui restait de l’industrie allemande et s’en servir pour reconstruire l’URSS. Dès lors que l’administration Truman opta pour la réindustrialisation de l’Allemagne de l’Ouest, le conflit fut inévitable. La mainmise sur la Pologne, le coup de Prague de 1948 et les agressions multiples des Soviétiques rendaient le partage de l’Europe inévitable. Le plan Marshall a vu le jour alors même que ce clivage devenait irréversible. La guerre froide a profondément marqué le programme d’aide.

Les Français manifestèrent-ils une reconnaissance particulière envers les Etats-Unis ? De cette époque, j’ai le souvenir personnel de grandes manifestations anti-américaines. Les grandes grèves CGT de l’automne 1947 démontrèrent bien le risque d’une montée en puissance du Parti communiste français allié à la politique soviétique… Les Etats-Unis d’aujourd’hui voteraient-ils un nouveau plan Marshall, pour la reconstruction de l’Ukraine par exemple ?

Actuellement, l’arbitraire et la brutalité des attaques russes nourrissent un élan de patriotisme aux Etats-Unis. Deux programmes d’aide militaire à l’Ukraine ont reçu un soutien débordant au Congrès. Le dernier en date, de 40 milliards de dollars, a reçu 368 voix pour et 57 contre à la Chambre des représentants, et 86 voix pour et 11 contre au Sénat. Mais la participation de l’Amérique à la reconstruction de l’Ukraine, une fois la guerre terminée, dépendra de l’engagement des Européens. En 1947, l’Amérique était de loin la plus grande puissance économique et militaire du monde. Elle seule avait la capacité de maintenir la paix dans une Europe divisée. La situation géostratégique de l’Europe en 2022 est fondamentalement différente. L’Amérique est encore la seule puissance militaire qui puisse défendre l’indépendance de l’Europe. Mais, en partie grâce à 75 années de protection américaine, le pouvoir économique collectif des pays européens est désormais comparable à celui des Etats-Unis. Les Européens ont déjà pris les devants en Ukraine. Ils devront continuer. La stabilité de leur continent en dépendra. Ce sera aussi dans l’intérêt des Américains de s’y investir et ils le feront si l’effort est partagé.

Pourquoi le plan Marshall fut-il efficace en Europe alors que toutes les aides à l’Afrique, d’un montant cumulé bien supérieur, n’ont pas fait décoller ce continent ?

L’Europe est héritière d’un millénaire d’évolution de pratiques administratives et de respect pour l’état de droit, résultant de conflits héroïques répétés, sans parler d’une population éduquée. L’Afrique n’a pas cet avantage…


« L’importance historique du plan Marshall » de Georges de Menil, Commentaire, été 2022.

 

Entretien publié dans le numéro de septembre 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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