The Talk

L’amour à la française vs le dating à l’américaine

Se séduit-on de la même manière des deux côtés de l’Atlantique ? Les Américains sont-ils prudes ? Les Français sont-ils plus infidèles ? Et comment s’en sortent les couples binationaux ? A l’occasion de la Saint-Valentin, les réponses de Bérénice Boursier-Baudouin, psychologue française installée en Floride, spécialiste de l’expatriation, animatrice des Psycho Cafés à Miami et fondatrice de l’application My Private Coach.
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© Myriam Wares

France-Amérique : Commençons par la première rencontre. Comment se déroule un rendez-vous galant aux Etats-Unis ?

Bérénice Boursier-Baudouin : Les Etats-Unis sont un pays très codifié : c’est valable pour l’administration, la vie, mais aussi pour l’amour. Les us et coutumes, le langage et l’éducation y font que le dating n’est pas spontané et permet d’abord de tester l’autre. Il y a des protocoles très précis dans la séduction : le garçon va prendre rendez-vous avec la fille, il va y avoir du flirt et peut-être un bisou – mais surtout pas un French kiss que les Américains trouvent dégoûtant ! Ensuite, si on s’apprécie, on continue, on se voit au restaurant, au bowling ou au cinéma… Au bout d’un certain nombre de dates, on va coucher ensemble. Mais avant cela, il faudra que l’homme fasse chauffer sa carte bleue ! On peut tout à fait cumuler des dates avec plusieurs personnes à la fois et flirter avec chacune d’entre elles avant de choisir le type de relation qu’on veut poursuivre. A nouveau, tout est très écrit : il y a les friends with benefits (amis-amants, sans engagement), le casual dating (papillonnage) ou la possibilité de devenir couple officiel. Pour cela, il y a une conversation (un talk ou DTR, pour define the relationship, « définir la relation »), lors de laquelle on décide d’être exclusif. En bref, il y a peu de place pour le romantisme !

Qu’en est-il en France, où le mot dating n’existe même pas ?

C’est beaucoup plus libre ! On s’embrasse quand on flirte et on couche ensemble si on se plaît, même le premier soir. Rien n’est défini à l’avance. Les hommes draguent sans crainte et on va boire un verre sans trop se préoccuper de la suite. L’attitude est davantage « si on a envie, on le fait », à moins qu’une religion n’encadre le style de vie.

Il n’y a donc pas de coup de foudre pour les Américains ?

Ça peut exister – souvenons-nous du film Coup de foudre à Notting Hill [dans lequel l’actrice américaine Julia Roberts tombe amoureuse de l’Anglais Hugh Grant]. Mais l’entourage prend davantage de place. Il faut trouver un partenaire accepté par sa famille, qui ait été à la même université ou qui soit issu de la même classe sociale, du même milieu et ayant les mêmes ambitions. Il faut savoir que la drague de rue est assez mal perçue aux Etats-Unis. On ne s’y fait pas fréquemment aborder dans les cafés et les hommes ont peur d’être accusés de harcèlement sexuel. Il reste une exception : le Spring Break, ces vacances lors desquelles les étudiants s’amusent et s’autorisent tout ce qu’ils ne font pas pendant l’année.

Américains et Français font-ils le même usage des applications de rencontre ?

Tinder, Bumble et les autres applications sont des entreprises internationales. Elles sont utilisées de la même manière dans les deux pays et permettent de définir tout de suite si on se rencontre pour une nuit (un hookup, un coup d’un soir) ou pour plus longtemps. Aujourd’hui, avec la digitalisation, tout le monde a accès à un catalogue d’hommes ou de femmes, ce qui offre une certaine liberté de choisir… depuis son canapé ! Il reste toutefois des différences, comme l’atteste le parcours du site Gleeden. Ce réseau français a son siège social aux Etats-Unis, mais n’a ouvert au public américain que plusieurs années après avoir commencé son activité en France. Et pour cause : il s’agit d’un site de rencontre pour les gens mariés qui souhaitent tromper leur conjoint (voir encadré à la fin).

Le dating à l’américaine, avec ses codes, ses jalons et ses règles, a-t-il influencé les rendez-vous à la française ?

C’est surtout qu’on ne vit pas les rencontres de la même façon ! En France, on a un très large vocabulaire sexué, on aime se séduire et on a une histoire amoureuse riche, qui traverse les époques. Nous avions nos rois et leurs courtisanes par le passé et nous avons désormais les hommes politiques et leurs infidélités, les stars et leurs relations frémissantes… Aux Etats-Unis, c’est moins romantique et plus trash, avec les sex tapes de Pamela Anderson et de Kim Kardashian ou les déboires de Bill Clinton.

Aux Etats-Unis, il faudrait dépenser plusieurs mois de salaires pour acheter une bague de fiançailles. Cliché ou réalité ?

En effet, pour les Américains, il faut montrer qu’on a les moyens (même si on ne les a pas, car l’achat à crédit est très répandu) pour montrer son amour. C’est très primaire et on est presque dans une culture de la dot. En France, on a déjà connu ça par le passé. Les souverains, la noblesse et les bourgeois se mariaient pour avoir des terres, des domaines, des titres ou une entreprise. Les Français se sont libérés de ce système et placent désormais l’amour avant la bague. Aux Etats-Unis, on est davantage intéressé par l’argent. La bague et les fiançailles sont aussi une autorisation informelle pour pouvoir vivre ensemble. Cohabiter est mieux perçu une fois qu’on a officialisé la relation de cette manière. On se fiance donc, alors qu’en France, on se contente de vivre ensemble parce que c’est économiquement intéressant.

Quelle est la place de l’argent dans le couple ?

Aux Etats-Unis, le contrat de mariage est très commun. On appelle ça un agreement. En France, il ne s’est pas encore banalisé. On en signe un si l’un des conjoints a une entreprise, pour limiter les dégâts en cas de faillite, ou s’il y a une question d’héritage important. Au contraire, les Etats-Unis sont un pays capitaliste, bâti par et pour l’argent. On y assure donc ses arrières, on pense économie et sécurité. Il faut aussi savoir que le divorce y coûte très cher !

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© Myriam Wares

Vous recevez beaucoup de couples binationaux. Quelles sont leurs spécificités ?

Il faut savoir qu’en 1958, seuls 4 % de la population américaine approuvaient l’idée d’un couple binational. En 2022, 94 % y sont favorables. L’une des préoccupations principales des couples franco-américains reste évidemment que l’un doive quitter son pays et sa famille pour suivre son conjoint ou sa conjointe. La langue est une seconde barrière : quand on est amoureux, tout va bien et tout est international. Mais la communication est la clé de toutes les relations et quand on redescend sur terre, on se rend compte que les mots n’ont pas le même sens dans les deux langues – c’est justement pour ça que des Français qui sont expatriés depuis vingt ans, mariés à des Américains et qui travaillent en anglais, viennent malgré tout faire une thérapie en français. C’est plus facile quand on a la même éducation, les mêmes valeurs et quand on a beaucoup voyagé. Dans l’ensemble, les couples binationaux ont plus de compromis à trouver, mais il y en a qui marchent bien : Johnny Depp et Vanessa Paradis sont restés ensemble pendant quatorze ans !

Qu’en est-il des couples homosexuels ?

Ils sont bien mieux acceptés aux Etats-Unis, un pays neuf et jeune où le mouvement LGBT a pris son envol [notamment avec les émeutes de Stonewall en 1969, autour d’un bar de Greenwich Village, à New York]. Dans les grandes villes, il y a des quartiers entiers où cette communauté s’installe en étant complètement libre de vivre son homosexualité, comme autour de Lincoln Road à Miami ou le Castro, à San Francisco. C’est bien plus commun qu’en France. Il en va de même pour les personnes transgenres : aux Etats-Unis, certains questionnaires administratifs laissent davantage d’options que « masculin » et « féminin ». C’est loin d’être le cas en France.

Se tenir la main, s’embrasser dans la rue : est-ce possible à New York comme à Paris ?

Si on n’a pas peur de montrer ses seins, sa bouche et ses fesses refaites, il y a pourtant une certaine pudeur qui perdure dans les grandes villes aux Etats-Unis. Les femmes peuvent être ultra-sexuées, elles n’embrasseront pas leur copain dans la rue pour autant, et la présence de la religion et de la famille pèse encore. Et ce, même à Miami, qui est pourtant la capitale du porno ! Les Français sont moins réservés et plus démonstratifs.

L’amitié homme-femme existe-t-elle de la même manière ? Pose-t-elle des problèmes de jalousie ?

Aux Etats-Unis, les amitiés se forment à l’école et à l’université, où les fraternités et sororités s’organisent avec les garçons d’un côté et les filles de l’autre. L’amitié entre hommes et femmes est plus commune en France, où la fac est complètement mixte. De manière générale, les Américains se mélangent moins et restent dans leur groupe social. Quant à la jalousie, les Français sont plus expressifs, quand les Américains font davantage attention à leur image et garderont leurs sentiments pour eux.

Le French kiss aurait été découvert par les soldats américains pendant la Première Guerre mondiale. De retour chez eux, les vétérans l’auraient fait découvrir à leurs partenaires. On appelle aussi parfois le sexe oral le French way. Y a-t-il de grosses différences entre les pratiques sexuelles des Français et des Américains ?

Aux Etats-Unis, comme l’a dit Bill Clinton, la fellation n’est pas perçue comme un « acte sexuel ». Le sexe oral n’est pas vu ainsi et il arrive que les jeunes filles aient énormément d’expérience de fellation à l’université, sans avoir connu de pénétration. Parmi mes patientes en couple avec des Américains, beaucoup se plaignent du manque de chaleur physique de leurs partenaires et du fait que le sexe soit codifié : une fois toutes les deux semaines, entre deux épisodes sur Netflix. Elles sont en manque de démonstrations affectives. De leur côté, leurs partenaires les trouvent trop demandeuses ! Au lit, ils restent assez classiques : les Américains ont davantage la culture de la fellation ou du cunnilingus, mais peut-être moins d’imagination et s’intéressent moins aux préliminaires. Leur vocabulaire sexué est moins développé, quand le couple français va avoir toute une panoplie de jeux sexuels et de séduction.

Une étude du Journal of the American Medical Association parue en 2020 montrait que les jeunes Américains étaient de moins en moins intéressés par le sexe. Des chiffres que l’on retrouve aussi en France, où la moitié des 15-24 ans affirmaient ne pas avoir fait l’amour en 2021. Comment expliquer ce désintérêt ?

Aujourd’hui, il est plus facile d’assouvir ses envies de sexe en regardant du porno sur son téléphone et en fantasmant de son côté. Aux Etats-Unis surtout, le processus de date coûte cher et on peut être déçu. En ce moment, on est dans une période de battement entre le monde pré-Covid et celui d’après. La pandémie a fait baisser la libido et ce un peu partout : elle a rendu les rencontres difficiles pour les célibataires. Pour ceux en couple, être confiné avec les enfants n’aide pas et la peur généralisée fait baisser le désir…

Beaucoup d’Américaines lisent des manuels de « femme française » pour obtenir des conseils sur l’éducation de leurs enfants, leur santé, leur tour de taille, leur régime alimentaire, mais aussi leur vie sexuelle. Pourquoi ?

Parce que des régimes et des enfants, les Françaises en font depuis plus longtemps ! J’ai des patients américains très fiers de consulter une psychologue française, car nous sommes vus comme un pays ayant une histoire plus longue et où les femmes sont plus émancipées. La femme française est vue comme élégante sans être sophistiquée. Que voulez-vous, la France est le pays de l’amour, les Etats-Unis celui de la carrière !

Les Français sont volages : cliché ou réalité ?

Les Français sont vus comme les rois de la tromperie et 42 % d’entre eux auraient déjà été infidèles au cours de leur vie (un chiffre en hausse). C’est plus que les Américains, qui seraient 30 à 40 % à tromper leur partenaire. Ceci dit, France et Etats-Unis ont une forte préférence pour la monogamie. Les Français ont en moyenne 10,6 partenaires au cours de leur vie, soit autant qu’aux Etats-Unis, où le chiffre varie toutefois énormément selon les Etats. Autre point commun : les deux pays choisissent la levrette comme position favorite !


Entretien publié dans le numéro de février 2023 de France-Amérique. S’abonner au magazine.