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Dans le Maine, l’Amérique de Marguerite Yourcenar

C'est l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, première femme élue à l’Académie française, dont Gallimard vient de publier une partie de la correspondance. Mais peu savent que ses chefs-d’œuvre ont été écrits aux Etats-Unis, où Marguerite Yourcenar s’installa après la guerre, acquit la nationalité américaine et vécut jusqu’à sa mort en 1987.
Sur l’île des Monts-Déserts, dans le Maine, Marguerite Yourcenar a trouvé un havre d’abandon propice à la création de son œuvre. © Petite Plaisance Trust

Sans égard pour le chant régulier du ruisseau Somes en cette belle journée d’été, un colibri emplit l’air de son vrombissement furieux et se rue vers une dalle de pierre presque entièrement recouverte de feuilles et de petits cailloux blancs. Dans ce cimetière d’une petite île du Maine bercé par la brise marine et le craquement des branches, le visiteur attentif peut distinguer à l’ombre d’un bouleau blanc le nom gravé en majuscules de Marguerite Yourcenar, géant de la littérature française. Sous les dates 1903-1987, s’y lit, en français, l’épitaphe : « Plaise à Celui qui Est peut-être de dilater le cœur de l’homme à la mesure de toute la vie. »

La vie de Marguerite Yourcenar, née Marguerite de Crayencour à Bruxelles d’un père français et d’une mère belge, s’est achevée là il y a plus de trente ans, sur l’île des Monts-Déserts, non loin du Canada. Pour beaucoup, l’existence américaine de l’une des plus grandes plumes francophones du XXe siècle reste une inconnue, un mystère, voire un paradoxe. Le caractère profondément européen de son œuvre, le raffinement de sa pensée et de son éducation classique, enfin son rôle de porte-étendard féminin des lettres françaises après son élection historique à l’Académie française en 1980, ont pu rendre incongrue l’idée d’une femme baignant pendant un demi-siècle dans un quotidien de bannières étoilées.

Et pourtant, depuis 1947, « Madame », comme on l’appelait toujours dans cette partie du monde, était citoyenne américaine. Après une enfance riche en voyages à travers l’Europe et en lectures auprès d’un père veuf aimant et fantasque, la jeune femme au regard perçant qui lisait Racine et Aristophane à 8 ans, le latin et le grec à 12, s’est fait un nom comme auteure, critique et poète dans le tourbillonnant Paris des années 1930. Mais une rencontre décisive, celle de l’Américaine Grace
Frick en 1937, et l’éclatement de la guerre contre l’Allemagne nazie la décideront à s’embarquer en octobre 1939 à Bordeaux vers les Etats-Unis, laissant derrière elle avec Athènes, Lausanne et Capri, la Seine et l’Europe obscurcie.

Marguerite Yourcenar devant Petite Plaisance, sa maison sur l’île des Monts-Déserts, en 1979. © Jean-Pierre Laffont

« Elle est émouvante, cette arrivée à New York, cette humanité subitement retrouvée sur l’autre bord du gouffre atlantique, faisant signe de toutes ses lumières, du haut de toutes ses tours. Mais aujourd’hui, un épais brouillard escamote les gratte-ciels, et la statue de la Liberté semble un mythe évanoui », écrira l’auteure qui possède déjà une excellente maîtrise de la langue et de la littérature anglaise – elle a traduit Virginia Woolf et Henry James. Toutefois, l’acclimatation avec « ce grand continent confus, où l’immense majorité des classes moyennes vit encore moralement en plein XIXe siècle » ne va pas sans peine.

« Comme nous tous, je suis retombée d’une période alexandrine au Moyen Age, mais c’est un Moyen Age où du moins je n’ai ni faim, ni froid », écrit-elle, lapidaire, dans l’immédiat après-guerre à son ami et éditeur parisien Emmanuel Boudot-Lamotte. Frappée par le puritanisme et le matérialisme de ceux qui l’entourent, Marguerite Yourcenar n’a pas de mots assez durs pour décrire « cette civilisation d’hommes d’affaires ». Mais elle ne plie pas bagages. De New York à New Haven, dans le Connecticut, elle se construit une nouvelle vie aux côtés de Grace Frick, une universitaire américaine qui traduira en anglais ses plus grands chefs-d’œuvre, dont Mémoires d’Hadrien (1951) et L’Œuvre au noir (1968), et qui deviendra sa compagne. Et partout où elle passe, cette « Française de belle allure aux sourcils noirs, avec un léger accent » retient l’attention, charmant son auditoire par « son intelligence et ses yeux très bleus ».

Ces années d’exil, parfois décrites en France comme une « nuit américaine » ou un long hiver, s’avèreront cruciales pour l’intellectuelle. Au contact des gens de lettres fréquentés par Grace Frick, elle se prend de passion pour l’écologie, la défense des animaux et le droit des minorités, surtout noires, qu’elle défendra toute sa vie. Des Carolines au Mississipi, elle découvre le Sud des Etats-Unis qui l’interpelle et l’enthousiasme, lui inspire Fleuve profond, sombre rivière (1964) sur les negro spirituals, et des maîtres à penser, comme le philosophe et naturaliste antiesclavagiste du XIXe siècle Henry David Thoreau et l’écologiste Rachel Carson.

Marguerite Yourcenar et sa compagne Grace Frick dans leur jardin, en 1955. © Petite Plaisance Trust/Hazelton Family Archives

Celle qui, comme son personnage Zénon dans L’Œuvre au noir, aspirait à la dissolution des préjugés et à la recherche de l’universel, gagne dans ce formidable chaudron d’idées qu’est l’Amérique d’après 1945, une distance sur elle-même et sur les autres. « Je croyais la connaître, la vie, mais c’est le jour où je l’ai rencontrée dans l’anonymat total des grandes villes américaines, dans une civilisation alors pour moi sentie comme très différente de celle de l’Europe, plus tard sur les routes du Sud ou du Nouveau-Mexique, et enfin dans la région que j’habite ici, que j’ai appris le peu qu’on est dans l’immense foule humaine et combien chacun est obsédé de ses propres soucis, et combien, au fond, nous nous ressemblons tous. »

A partir de 1942, et pendant presque une décennie, Marguerite Yourcenar enseigne le français, l’italien et la littérature comparée à Sarah Lawrence College, une petite université huppée au nord de la ville de New York, où elle se confronte pour la première fois au monde du travail. Elle arrive en classe coiffée d’un grand chapeau à bord large et « se promenait sur le campus, vêtue de manière exotique, très personnelle, ne ressemblant à aucune autre », raconte une ancienne étudiante. Peu satisfaite du niveau de ses élèves qui manquent selon elle de préparation, Marguerite Yourcenar profite du moindre moment de liberté pour écrire et consulter les trésors littéraires dont recèlent les bibliothèques de la Nouvelle-Angleterre. Elle lit Thomas Hardy, Hemingway, Faulkner, Wright, Dos Passos, Nabokov et Baldwin.

C’est à cette époque que Marguerite Yourcenar et Grace Frick visitent pour la première fois l’île des Monts-Déserts, leur futur havre d’abandon. Territoire de l’ancienne Acadie jadis prisé des Amérindiens Abénaquis pour sa pêche l’été, l’île est « découverte » en 1604 par l’explorateur Samuel de Champlain qui lui donne son nom. Conquises par ses collines de granit rose, ses forêts de pins, d’érables et de bouleaux peuplées de centaines d’espèces d’oiseaux –  un paysage que Marguerite Yourcenar décrit dans Un homme obscur (1981) –, elles s’y installent en 1950. Pour celle qui aimait comparer les oiseaux à des anges, la terre de passage devient une terre d’élection.

Marguerite Yourcenar dans son fauteuil préféré, en 1979. Sur l’abat-jour de la lampe à côté d’elle, elle a retranscrit les vers de l’empereur Hadrien. © Jean-Pierre Laffont

C’est sur cette île, où elle mourra, que Marguerite Yourcenar composera ses plus grandes œuvres. Là, que dans un hamac, sous un porche, elle répètera 300 fois, face au ciel changeant du Maine, le prénom de Zénon, son préféré, pour lui rendre sa liberté, une fois tapé le point final de L’Œuvre au noir. Petite maison blanche à clins de bois, à quelques pas de l’océan, la demeure de « Madame » et de Grace Frick se visite encore, l’été, sur rendez-vous. Discrète parmi les demeures cossues de la colonie estivale, la bâtisse dénote par sa simplicité.

Rien ou presque dans ce que l’auteure appelait sa « maison campagnarde » n’a bougé depuis son départ. Sa machine à écrire, prête pour un ultime voyage est toujours là, sur le pas de la porte. Les 7  000 volumes de la bibliothèque, organisée par période de l’antiquité gréco-romaine jusqu’au XXsiècle, structurent l’espace, entre gravures romaines de Piranèse, fragments de ruines, albums d’images d’art, tapis et mille bibelots, souvenirs d’époques ou de voyages. La visite, proposée par Joan E. Howard elle-même, qui s’était liée d’amitié avec Marguerite Yourcenar à la fin de sa vie, est une expérience forte : du studio d’écriture jusqu’à la lumineuse cuisine ou à la lanterne japonaise du petit bois, l’ombre de l’illustre écrivaine accompagne le visiteur sous l’œil bienveillant de Sophocle, Aristophane, Euripide ou Platon.

En cet après-midi du mois d’août, une brise légère fait frissonner. Les premières feuilles roussies apparaissent dans les allées de grands chênes et seul le chant flûté d’un oiseau moqueur polyglotte perturbe le silence dense de cette retraite. Le port de Northeast Harbor est tout près, ses élégantes voiles dressées entre les pins. Toute sa vie durant, visiteurs, amis et journalistes ont interrogé, surpris, Marguerite Yourcenar sur ce petit bout d’Amérique. La première Immortelle a sillonné le monde, de l’Inde jusqu’au Japon, en passant par l’U.R.S.S. et la Scandinavie, et répété à l’envi pouvoir écrire partout, mais jamais elle n’a délaissé ce port d’attache, ayant peut-être trouvé dans « ce petit univers en miniature » la compagne accueillante rêvée pour sa petite âme errante.


« Zénon, sombre Zénon » : Correspondance, 1968-1970
de Marguerite Yourcenar, edité par Joseph Brami et Rémy Poignault, Gallimard, 2023.


Article publié dans le numéro de janvier 2020 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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