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David Bellos : le traducteur auquel rien ne résiste

« Si vous pensez que traduire Proust peut poser problème, essayez donc Astérix », met en garde David Bellos, professeur de littérature française et comparée à Princeton (New Jersey). Il y dirige depuis 2007 le programme de traduction et communication interculturelle. David Bellos est le maître reconnu de la traduction complexe, le premier à s’être attaqué à un virtuose de la langue française, Georges Perec.

« Adolescent, je n’avais aucun talent pour le sport, la musique ou les mathématiques. Mais j’ai réalisé que je pouvais être bon en français », explique David Bellos qui a consacré sa carrière à l’apprentissage et au passage des langues. Dans une petite ville proche de Londres, son professeur de français, Mr. Smith, lui en a transmis le goût. Une fois adulte, David Bellos deviendra Mr. Smith. À 14 ans, il apprend le français, puis l’allemand, le latin et le russe. Il poursuit sa formation de professeur à Oxford, consacre ses premières années à la littérature française du XIXe siècle, enseigne à Edimbourg, Southampton et Manchester, avant de s’établir en 1997 à Princeton.

Son intérêt pour la traduction arrive plus tard, avec Georges Perec, un auteur jusque là considéré intraduisible. Mais La Vie mode d’emploi (1978) « demandait à être traduit ». David Bellos reçoit le prix de traduction de la French-American Foundation en 1988 pour ce livre, avant de siéger à son tour dans le jury de cette fondation. L’ancien juré fait part de sentiments ambivalents : « la vraie récompense, c’est d’avoir un lectorat ». Le volume de travail demandé aux jurés bénévoles est gigantesque, avec plusieurs kilos de livres à dévorer : porter un jugement critique et précis dans ces conditions est extrêmement difficile, estime David Bellos.

Son essai de référence sur la traduction, Is That a Fish in Your Ear ? (Le Poisson et le bananier, 2012), fait suite à une remarque « stupide » d’un parent d’élève de Princeton : « Vous êtes traducteur ? Ah, mais une traduction n’est jamais un substitut de l’original, n’est-ce pas ? ». David Bellos rentre alors chez lui et commence l’écriture d’essais, à partir de son expérience de professeur et d’un certain nombre de préconceptions erronées, sur le métier de traducteur. Le livre, plein d’humour, nous guide à travers des thèmes aussi divers que la tour de Babel, le procès de Nuremberg, Saint Jérôme et Charlie Chaplin, les agences internationales de presse ou les logiciels informatiques. C’est un succès d’édition, qui aborde les aspects techniques et philosophiques de l’art de passer d’une langue à l’autre, tout en évitant de citer les totems écrasants que sont Walter Benjamin ou Antoine Berman. « La variabilité des traductions est une preuve irréfutable de la flexibilité infinie des cerveaux humains. Difficile de trouver un sujet plus intéressant », écrit-il.

David Bellos a aussi permis la lecture en anglais de L’Histoire universelle des chiffres de Georges Ifrah, et de plusieurs romans de l’auteur albanais Ismail Kadare. Il a signé en mars 2014 la première traduction de La Permission de Daniel Anselme (1957), un roman sur la parenthèse parisienne de trois soldats français pendant la guerre d’Algérie. « Je bénéficie d’une situation privilégiée : je ne dépends pas de la traduction pour vivre. Je traduis les livres que j’aime », explique-t-il. Les traducteurs américains ont longtemps été mal considérés, contrairement à leurs homologues français, beaucoup plus nombreux et mieux reconnus, disposant de syndicats, d’associations, d’interlocuteurs avec le gouvernement ou de chartes pour la rémunération à la page, rappelle-t-il. Les conditions de travail sont devenues difficiles, sous la pression de la multiplication de la demande en traduction de l’anglais vers le français.

Quand il ne traduit pas la langue des autres, David Bellos est un biographe critique et accompli, auteur d’une « trilogie française », sur les vies de Georges Perec (Prix Goncourt de la biographie 1994), du romancier Romain Gary (2010, ouvrage qui attend toujours sa traduction en français) et du cinéaste Jacques Tati (2011). Trois auteurs qui « partagent un magnifique sens de l’humour ». « Ils sont, à mon sens, les auteurs les plus précieux de la culture française des années 1960 et 1970, ce que la France a vraiment donné au monde à cette époque, en procurant bien plus de plaisir que les auteurs du Nouveau roman », explique-t-il.

David Bellos emprunte parfois des chemins de traverse, incorpore des auteurs populaires et « scandaleux » comme Georges Simenon, San Antonio ou Pierre Boulle. Il prépare actuellement un livre sur Les Misérables de Victor Hugo, « le roman le plus ambitieux jamais écrit, un travail de génie », au succès international immédiat dès sa parution en 1862. L’histoire de Cosette est regardée avec condescendance par les élites littéraires. « Les auteurs de littérature populaire du XIXe siècle comme Alexandre Dumas, Victor Hugo ou Jules Verne ont façonné la culture populaire mondiale, explique David Bellos. On connaît tous le nom des mousquetaires ou du capitaine du Nautilus. Cet héritage littéraire est peu enseigné dans les universités ; pourtant, il fournit une part considérable des ressources de la culture populaire du monde entier ».

 

Article publié dans le numéro de novembre 2015 de France-Amérique.

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