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Estelle-Sarah Bulle : la Guadeloupe à quatre voix

Née en banlieue parisienne d’un père guadeloupéen et d’une mère franco-belge, elle retrace, sur une soixantaine d’années, l’histoire d’une famille entre la Guadeloupe et la métropole. Ecrit dans un français émaillé de créole, Là où les chiens aboient par la queue, son premier roman, qui vient de paraître aux Etats-Unis, est un passionnant témoignage sur l’exil intérieur des Antillais et la quête des origines.
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© Sophie Carrère/Télérama

Ils sont quatre narrateurs – trois femmes et un homme – pour raconter sur trois générations le destin des Ezechiel, une famille de Morne-Galant, un coin inhospitalier de la Guadeloupe. Celle qui prend d’abord la parole, l’aînée de la fratrie, se prénomme Antoine. Née Apollone, elle a toujours porté son prénom « de savane », celui qu’on donne aux enfants pour éloigner les mauvais esprits. Pieuse, sauvage et un peu sorcière, Antoine est la première fille d’Hilaire, le patriarche, et de sa femme Eulalie, issue d’une lignée de Blancs-Matignon, des planteurs blancs aux yeux bleus qui refusaient de se mêler aux descendants d’esclaves. Deuxième voix dans l’ordre du récit, « la nièce » est une jeune femme née en 1974 à Créteil – une ville nouvelle de la banlieue parisienne sortie de terre au début des années 1970 –, élevée entre un père guadeloupéen et une mère d’origine belge. Viennent ensuite les deux autres enfants d’Hilaire : Lucinde, aussi sage et conformiste qu’Antoine
est délurée, et Petit-Frère, le benjamin, qui est aussi le père de « la nièce ».

S’inspirant de Tandis que j’agonise de William Faulkner pour la forme chorale et la succession de monologues, Estelle-Sarah Bulle déploie, entre 1947 et 2006, une saga familiale à la première personne qui croise une histoire collective largement méconnue. Confrontant le point de vue de quatre personnages aux expériences très différentes, la romancière raconte les deux visites du général de Gaulle aux Antilles, la révolte réprimée de mai 1967, un an avant le mouvement étudiant et ouvrier de Mai 68, l’exil des jeunes vers la ville de Pointe-à-Pitre puis leur exode massif en métropole pour travailler dans les usines et les administrations. A travers le personnage de la nièce, l’autrice explore la quête des origines, « le constant sentiment d’ambiguïté, de décalage », la difficulté d’être noir en France et la nécessité de chercher en Amérique des modèles auxquels s’identifier.

Si elle n’a pas appris le créole, Estelle Sarah-Bulle, marquée à l’adolescence par le roman Texaco de Patrick Chamoiseau, réinvente la langue de son père dans l’écriture, parsemant son texte d’expressions qui impulsent un rythme et lui donnent une portée poétique. Alliant la maîtrise narrative et la réflexion sur la transmission, elle signe un premier roman lumineux qui met au jour les relations ambiguës et complexes qu’entretient la France avec ses minorités.

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Là où les chiens aboient par la queue d’Estelle-Sarah Bulle, Editions Liana Levi, 2018. 288 pages, 19 euros.


Article publié dans le numéro de juillet 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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