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Petite leçon d’iPhone

De leur séjour à Paris, les gens se souviennent généralement d’un café en terrasse, du panorama depuis le sommet de la Tour Eiffel ou encore du sourire de Mona Lisa au Louvre. Notre chroniqueur Adam Gopnik se souvient du jour où il a perdu son téléphone portable !

Il y a peu, j’ai passé quelques jours dans cette chère ville de Paris, et lors de mon séjour, j’ai perdu mon iPhone. Je ne savais pas exactement quand, ni comment. Nous avions élu domicile dans un hôtel démodé, juste en face de la gare du Nord, qui est connue pour être un haut-lieu du vol d’iPhones dans la capitale. Cette gare exerce sur les smartphones en tous genres comme une attraction magnétique–ce qui veut dire que c’est la place-forte des pickpockets, apparemment capables de vous soutirer votre téléphone par la seule force de la volonté.

Nous étions allés à la gare du Nord afin de trouver un taxi qui, pour des raisons professionnelles, devait nous emmener à Saint-Denis — banlieue parisienne désormais légèrement crasseuse, dont la basilique, en son temps, était la nécropole des rois de France. Seule certitude, de retour à l’hôtel, mon iPhone avait disparu. Comme parfois dans ce genre de situation, je ne me souvenais pas de la dernière fois où je l’avais eu en main. Une des bizarreries de l’époque est le syndrome de l’iPhone fantôme — la certitude que vous sentez votre smartphone vibrer dans votre poche alors que ce n’est pas le cas. Je me souvenais donc l’avoir senti vibrer plusieurs fois, mais était-ce la réalité ou juste une illusion ?

Tout laissait à penser qu’il s’était évaporé quelque part dans les parages de la gare du Nord — et qu’un habile filou me l’avait dérobé. J’ai repensé à toutes nos rencontres, à toutes nos allées et venues tandis que nous cherchions un taxi, mais impossible d’identifier l’instant crucial de ce vol. Personne ne m’avait demandé de signer une pétition ; personne ne s’était frotté contre moi ou n’avait jeté accidentellement au sol quelque chose à mon passage ; pas de gamin en train de mendier qui m’avait tiré par la manche…

Je connaissais le catalogue complet de ces joyeusetés parce qu’il se trouve qu’un an auparavant, j’étais venu à Paris — et à la gare du Nord — pour écrire un papier sur le vol à la tire. Un sujet qui, de manière injuste mais inexorable, est lié à celui des Roms en France — ces gitans désormais appelés Romanichels ou Roms. Un de ces articles pondu par un écrivain progressiste et bien intentionné, pensant explorer un préjugé afin de calmer le jeu. J’avais interviewé des militants Roms et des représentants de leur communauté en France et à l’étranger — je peux même vous révéler le symbole qui figurerait sur le drapeau Rom si un jour l’un d’eux flottait sur une nation Rom (une roue de chariot).

J’ai essayé de faire une distinction en décrivant ce que j’avais vu — certes, les Roms pratiquent le vol à la tire et des gangs structurés s’en sont fait une spécialité —, mais de là à penser que le problème de ces menus larcins relève d’une question ethnique il y a loin. Exactement comme les stéréotypes hideux sur les Juifs, cupides et avides, contribuent à leur détestation et ses effrayantes conséquences. N’empêche que, lorsque dans l’un de ses vieux sketches Woody Allen brandissait une montre à gousset en lançant : « Vous voyez cette montre ? Mon grand-père me l’a vendue sur son lit de mort ! », non seulement je riais, mais je savais que, quand on parle de sa propre culture, le stéréotype est suffisamment vrai pour déclencher le rire. Sur son lit de mort, ma grand-tante m’avait demandé combien exactement me rémunérait The New Yorker.

De retour à Paris, ces questions relatives aux autres et à l’étranger m’occupaient beaucoup l’esprit car j’étais aussi en France pour intervenir lors d’un séminaire sur l’un des grands philosophes juifs français du vingtième siècle, Emmanuel Levinas. Le sujet traitait de la façon dont nous nous comportons avec l’Autre–grand et philosophique, avec un « A » majuscule. Sa philosophie — à l’articulation parfois obscure et à l’énoncé gnomique — est, dans le fond, assez simple : nous nous découvrons nous-même en regardant les autres. Exit la question française classique de Descartes — que puis-je savoir, que puis-je voir, comment puis-je savoir que je suis, car tout ce que je vois et entends ne pourrait être que rêves et illusions imprimés par un malin génie, ou implantés dans ma tête par une machine ? Accepter l’autre n’est pas la seconde chose que nous apprenons laborieusement ; c’est la première à savoir afin de savoir que l’on existe. Regarder quelqu’un dans les yeux, sentir son esprit en action, et on se sent vivant soi-même. « Connais-toi toi-même » est en réalité un mauvais conseil. « Observe autour de toi ! » en est un meilleur. J’ai ressenti une honte, familière aux journalistes progressistes, et une triste poussée d’autodérision lorsque j’ai compris que mon iPhone avait été sacrifié sur l’autel de la pureté de mes sentiments et de la grandeur de mes allusions philosophiques. J’avais arpenté d’un pas désinvolte la gare du Nord, persuadé d’avoir été imprudent, me glorifiant de ma rencontre avec l’Autre, et tandis que je me glorifiais, l’Autre m’avait piqué mon téléphone.

Lors de notre dernière soirée à Paris, tandis que nous préparions nos valises en discutant avec nos hôtes, Richard et Agnès, j’ai reçu un e-mail — un e-mail écrit dans un anglais guindé mais parfait :

Bonjour,
Je suis la fille d’un chauffeur de taxi parisien et nous avons retrouvé votre téléphone entre les sièges de sa voiture. Comment pourrions-nous vous restituer votre téléphone ?
Caroline Chong

J’ai immédiatement répondu pour récupérer son numéro, et je l’ai appelée. Nous partions le lendemain matin ; nous nous sommes donc arrangés  pour que Monsieur Chong nous retrouve devant chez nos amis avant l’arrivée de notre taxi. On aurait pu en rester là mais, dans un éclair de lucidité collective, nous nous sommes rendu compte qu’il était absurde de demander à un taxi de me déposer mon téléphone cinq minutes avant qu’un autre taxi ne se pointe pour nous emmener à l’aéroport. Nous avons donc rappelé et nous nous sommes arrangés avec Mademoiselle Chong pour que son père passe nous prendre le matin, rende le téléphone, accepte sa récompense, et profite de cette sympathique rencontre pour nous conduire à l’aéroport.

La négociation a pris plus de temps que ne pourrait le suggérer cette description, car elle s’est déroulée en trois langues, le français courant et l’anglais soutenu de Mademoiselle Chong devant être traduit en mandarin à son père.

Une excellente idée. Mais évidemment, ça ne s’est pas passé comme prévu. Nous sommes descendus et l’avons attendu — et attendu et attendu — et nous avons fini par réussir à le joindre pour découvrir que, lui aussi, nous attendait… à l’aéroport. Limites de palabres trilingues, il avait compris que nous souhaitions être récupérés à l’aéroport. Nous avons trouvé un Uber et foncé vers notre destination.

C’est là, qu’à mon sens, cette histoire a quelque chose de singulier. Loin de mettre les voiles, exaspéré — comme c’était son droit le plus strict et ce qu’il aurait probablement dû faire pour que son affaire tourne aux heures de pointe  —, nous avons découvert en arrivant que Monsieur Chong avait fait le tour du terminal à maintes reprises (il est interdit de rester longtemps à la même place), attendant notre appel afin de restituer l’iPhone. Son opinion de l’autre était si humainement courtoise qu’il a tourné autour de l’aéroport pendant deux heures avec l’iPhone de l’Autre. Tandis que je cherchais son taxi parmi tous ses semblables, j’ai ressenti de la honte à l’idée que je n’allais pas le reconnaître — car durant notre trajet des plus courtois, je ne l’avais jamais vraiment regardé dans les yeux. L’exemple parfait de la nécessité pour Levinas de « Regarder autour de soi ». Ce qui avait débuté comme une philosophie s’était désormais transformé en une question pratique de stationnement. Allais-je reconnaître l’Autre lorsque je le verrais, ne l’ayant pas vu correctement la première fois ?

Nous avons fini par nous croiser et nous reconnaître — mais oui, bien sûr, c’est vous ! L’avion était sur le point de décoller et il nous fallait encore franchir les contrôles de sécurité ; j’ai récupéré mon iPhone et tenté de remettre à Monsieur Chong sa modeste récompense, qu’il a refusée. Il s’est éclipsé, et j’avais de nouveau mes photos, mon fond d’écran, mes notes et ma musique. Ce que je craignais être une anecdote illustrant les tragédies de l’immigration en France s’était transformé en victoire, si minime fût-elle. Pas une histoire sur les origines ethniques, mais sur Monsieur Chong et sa fille. Mais peut-être n’y a-t-il ni tragédies ni victoires, juste des cas individuels. Ils peuvent bien se fondre en un trouble modèle — et parfois même former des bandes dans des gares —, mais à la fin de la journée, tous sont indiciblement singuliers. L’Autre se présente à vous un par un, avec une fille parlant un anglais guindé de lycée. Il n’y a pas d’ « Autre » avec un « A » majuscule. Il n’y a que des autres, faisant le tour de l’aéroport dans un accès de charité aussi obstinée qu’imméritée.

Quand nous sommes rentrés chez nous en provenance de Paris, j’ai raconté l’histoire à nos enfants, et j’allais leur servir une leçon de morale, mais ma femme ne m’en a pas laissé le temps. « Papa a raison. C’est une leçon de vie. Vous devez toujours, je dis bien toujours, jeter un œil sur la banquette lorsque vous descendez d’un taxi. » Impossible de plaider le contraire.

Article publié dans le numéro d’octobre 2015 de France-Amérique.

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