The Observer

L’herbe est-elle plus verte de l’autre côté de l’Atlantique ?

Pour des raisons idéologiques, financières ou médicales, toujours plus d’Américains s’expatrient en France : 12 200 permis de séjour ont été accordés pour la première fois à des ressortissants des Etats-Unis en 2022, contre 9 214 en 2021. Mais la vie n'y est pas toujours en rose.
© Mathilde Aubier/France-Amérique

Après un mois à l’étranger, je rattrapais ma lecture du journal quand un gros titre a attiré mon attention, actant l’expatriation en masse des Américains. Apparemment, nombre d’entre eux choisissent la France. Ah, chère France, vous êtes le rêve de tout publicitaire : une architecture admirable, un cadre fabuleux, une culture au prestige international, l’odeur des croissants tout juste sortis du four, les marchés animés qui regorgent de produits frais, les champs de lavande à perte de vue, etc. Et, bien sûr, l’amour qui embaume l’air de son parfum enivrant. Du point de vue de votre observateur, il est intéressant de constater que ces arguments de vente pleins de clichés proviennent non pas d’un office national du tourisme mais des réseaux sociaux américains, de passionnés de culture et d’entreprises spécialisées dans l’expatriation des Américains souhaitant quitter leur terre natale. D’où la question : qu’y a-t-il derrière cette envie de partir ?

Selon le PDG d’International Living, spécialiste de l’expatriation, les Américains commencent à se demander si leur patrie est aussi fantastique qu’ils le croyaient. L’une des principales raisons motivant leur envie de voir du pays semble résider dans la politique, des deux côtés d’un fossé qui se creuse toujours plus. International Living fait état, par exemple, d’une hausse de 1 000 % des consultations de leur site web après la révocation, en juin 2022, de l’arrêt Roe v. Wade et indique des pics similaires après les élections présidentielles (de Donald Trump comme de Joe Biden), les épisodes de violence raciale et l’assaut du Capitole en janvier 2021. D’après de récents sondages, 15 % des Américains veulent quitter le pays définitivement, et plus encore seraient prêts à passer à l’acte si les conditions étaient réunies.

Les désaccords politiques ne sont toutefois pas la seule motivation. Le rêve américain – cette foi en l’égalité des chances et en la méritocratie – a tourné court pour beaucoup de personnes, qui y voient un rêve tout court. De récentes recherches montrent que la mobilité intergénérationnelle des revenus aux Etats-Unis – la part d’enfants qui, devenus adultes, gagnent plus que leurs parents – ralentit nettement depuis 50 ans, alors que la mobilité sociale relative y reste faible par rapport à de nombreux pays européens. C’est pourquoi les aspirants américains à l’émigration citent le coût de la vie en général, et les dépenses de santé en particulier, comme leur principale motivation. Selon l’institut de sondage Gallup, 50 % des Américains craignent de faire faillite en cas d’urgence médicale. Par ailleurs, ils s’alarment non seulement du montant de ces dépenses, mais aussi d’une inefficacité criante des soins. En 2019, les Etats-Unis se classaient 35e sur 169 dans le Bloomberg Healthiest Country Index. Pourtant au septième rang des pays les plus riches, ils arrivent derrière l’Europe dans le domaine de la santé : l’Espagne et l’Italie occupent les deux premières places, la France se plaçant en onzième position. (Parmi les principales raisons qui expliquent ces mauvais résultats figure la mauvaise alimentation de la population, secteur dans lequel Français, Espagnols et Italiens s’en sortent nettement mieux – malgré une évolution des habitudes alimentaires, fast-food oblige.)

La sécurité est une autre cause de départ souvent citée. La crainte des tueries de masse, surtout dans les écoles, et l’improbabilité dans un futur proche d’avancées notables en matière de contrôle des armes incitent les Américains à chercher un cadre de vie plus sûr dans un autre pays : « Un endroit où vous ne pouvez pas acheter un pistolet ou un fusil au supermarché », explique une Texane qui vit aujourd’hui à Lyon. Indéniablement, la législation encadrant l’achat et la détention d’armes à feu est bien plus stricte en France qu’aux Etats-Unis. Plus encore, le port d’armes ne fait pas partie intégrante du mythe fondateur de la nation.

© Mathilde Aubier/France-Amérique

Toutes ces raisons, auxquelles s’ajoute l’aspiration à un meilleur équilibre vie privée-vie professionnelle et à des vacances plus longues, sans parler de la multiplication de ces métiers que l’on peut exercer de n’importe où, expliquent sans doute que les Américains sont trois fois plus nombreux à s’installer en France depuis les années pré-Covid. D’après les données provisoires du ministère français de l’Intérieur, le nombre de permis de séjour accordés pour la première fois à des citoyens américains en 2022 est en forte hausse, avec un total de 12 200, contre 9 214 en 2021. Les Américains forment ainsi le quatrième groupe national de demandeurs, après les ressortissants des anciennes colonies françaises que sont l’Algérie, le Maroc et la Tunisie. Les données de l’Union européenne confirment également que la France est le pays d’Europe le plus populaire auprès des émigrés américains. Sur 75 000 permis de séjour accordés aux Américains pour résider dans l’U.E. et sa zone de libre circulation des personnes, la France arrive en tête des destinations.

Bien sûr, tout le monde ne fuit pas un effondrement imminent des Etats-Unis : certains travaillent pour des entreprises américaines basées en Europe et d’autres viennent étudier (les frais de scolarité annuels de grandes écoles tournées vers l’international, comme Sciences Po, sont dix fois moins élevés que ceux d’établissements américains équivalents). D’autres encore sont des retraités dont les revenus donnent plus de pouvoir d’achat en France que chez eux. Néanmoins, pour ceux qui viennent pour rester, la question se pose : courent-ils vers quelque chose ou fuient-ils quelque chose ?

Le danger, évidemment, est d’être déçu, ou pire. S’ils s’attendent à une vie faite de croissants chauds, de culture et de haute couture (coucou les fans d’Emily in Paris !), ils risquent d’être surpris. Une fois confrontés à la réalité du quotidien (transports publics bondés, rues sales, temps maussade, grèves sans fin, bureaucratie insondable), nombre de nouveaux arrivants vivent un sérieux choc culturel ou finissent par avoir le mal du pays. Cet état a même un nom : le syndrome de Paris. Ce décalage entre la réalité et la représentation que l’on s’en faisait, qui cause apparemment, entre autres symptômes, une forte anxiété, a d’abord été observé chez des touristes japonais en visite dans la capitale française, mais les implications sont plus larges encore. (Sans surprise, les psychiatres français préfèrent le terme neutre de « syndrome du voyageur ».)

Ceux qui croient naïvement à la France des films, des livres et des réseaux sociaux se réveilleront avec la gueule de bois. (Le contraire est vrai aussi : durant mon premier séjour à New York dans les années 1970, j’étais stupéfait de ne pas être agressé à chaque coin de rue.) Si, à l’inverse, vous voyagez l’esprit ouvert, alors tout devient découverte – sans être forcément plaisant, mais tout du moins intriguant. Ce sont les petites choses qui vous ravissent, comme les volets en bois, le tintement des cloches ou des bateaux de pêche à l’ancre dans un port breton. Bien sûr, les ingrédients d’une épiphanie culturelle sont affaire de goût. Une blogueuse américaine installée à Paris a récemment déclenché une querelle transatlantique après avoir posté une vidéo dans laquelle elle trouvait « bizarre » que les Français couvrent leurs sandwichs au jambon de beurre, et non de mayonnaise ou de moutarde. (Inversement, il m’est compliqué d’expliquer à mes compatriotes l’attrait d’un sandwich au beurre de cacahuète et à la confiture.)

Une fois estompés les premiers effets du choc culturel, la langue est une autre bête noire des immigrés. Maîtriser le français est difficile, surtout quand on s’y met sur le tard. Malgré l’immédiateté des applications de traduction, beaucoup sont frustrés de ne pas s’exprimer en français aussi bien qu’en anglais. D’expérience, une approche pragmatique est la meilleure solution : apprendre un minimum pour acquérir une base suffisante, puis écouter et parler le plus possible, sans s’inquiéter de ses fautes ni s’en vouloir de ne pas s’exprimer comme un natif. Vous vous rendrez vite compte que tout ne se traduit pas, et vous savourerez les mots merveilleux que sont « flâner » (errer à sa guise, sans but précis), « dépaysement » (ce sentiment positif en découvrant de nouveaux horizons) ou encore, verbe français par excellence, « râler » (pour exprimer son mécontentement à tout propos ou presque). Avec un peu de chance, vous finirez même par vous comporter en « bon vivant ».

Bien d’autres aspects sont aussi à prendre en compte avant d’accrocher le panneau « A vendre » et de sauter dans un avion direction Paris, Lyon ou Marseille. Changer de pays, quel qu’en soit le motif, ne va jamais sans compromis et nécessite de porter un regard réaliste sur les points tant positifs que négatifs. A chaque nouvel arrivant qui se réjouira d’un quotidien moins chargé, de soins de santé, de crèches et d’écoles abordables et de qualité, et de programmes extra-scolaires quasi-gratuits, un ou une autre se plaindra des montagnes de paperasse, de la difficulté à trouver une location, du niveau d’imposition élevé, voire d’un soupçon d’antiaméricanisme. Mais voyons le bon côté des choses : au moins, nous badigeonnons nos sandwichs de beurre, et non de mayonnaise !


Article publié dans le numéro de décembre 2023 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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