Éditorial

L’hydre électronique

Comment réguler les réseaux sociaux, source notoire de désinformation et d’incitation à la haine ? Mission impossible aux Etats-Unis, où le Premier amendement règne suprême. C’est donc de l’Union européenne qu’a surgi, en avril dernier, la législation sur les services numériques : la première tentative au monde de civiliser Twitter, Facebook et consorts.
© Antoine Moreau-Dusault

Les intellectuels aimeraient croire que les idées gouvernent le monde. Or, on sait que, pour les marxistes, les idées n’existent que comme habillage des rapports de force entre les classes sociales. Entre ces thèses opposées, comment arbitrer ? Sans doute, on ne le peut pas et aucune de ces deux versions ne fait place au hasard, pourtant déterminant. Le coronavirus n’a-t-il pas conduit à des mutations collectives – le télétravail, par exemple – que nul n’avait envisagées ? Aussi, les thèses idéalistes, matérialistes et aléatoires n’accordent pas une place suffisante aux innovations techniques, notamment celles qui favorisent la circulation de la pensée. Luther, sans la presse de Gutenberg, n’aurait pu convaincre les chrétiens de lire la Bible sans l’intermédiaire du clergé. Est-ce donc Gutenberg ou Luther qui a inventé le protestantisme ? Les révolutions qui ont bouleversé l’Europe et l’Amérique au XVIIIe siècle seraient-elles survenues sans la diffusion de l’écrit ? Peut-être pas.

Ce qui nous conduit au temps présent et aux nouveaux médias dominants que sont les réseaux sociaux. « Mais nous ne sommes pas des médias », clament les propriétaires de Facebook, Twitter, LinkedIn, YouTube et Instagram ! Ce ne serait que des plateformes, où les usagers s’expriment librement et sont les seuls responsables de leurs propos. Cette défense, peu persuasive, permet aux réseaux sociaux d’échapper aux réglementations nationales, qui rendent les médias traditionnels garants de leur contenu. Aux Etats-Unis, cette ligne de défense s’appuie sur la Constitution qui autorise une liberté d’expression totale, sauf incitation à la violence. Comme tous ces nouveaux médias sont américains, nous autres Européens vivons, de fait, à l’heure américaine. Ce ne serait pas bien grave si les réseaux sociaux étaient neutres dans leur contenu et leurs effets sur la société.

Or, on sait qu’ils favorisent le déferlement des appels à la violence, des théories complotistes et des préjugés racistes, homophobes et antisémites. Donald Trump est un avatar des médias électroniques – il le savait pertinemment et a accru leur rôle en gouvernant par tweets interposés. Comme rien ne permet de distinguer le vrai du faux sur les réseaux sociaux, en l’absence de régulation, il faut constater la relation directe entre l’envol du populisme et le remplacement de la presse par Facebook et Twitter. Barack Obama a récemment dénoncé le péril que font peser les réseaux sociaux sur la démocratie ; Joe Biden envisage une réglementation, mais ce sera difficile aux Etats-Unis en raison du Premier amendement. C’est donc de l’Union européenne qu’a surgi la première tentative de civiliser l’hydre électronique.

Le Parlement et le Conseil européen ont adopté la législation sur les services numériques, ou Digital Services Act. Elle permettra aux autorités européennes de demander des comptes aux principaux réseaux sociaux (pour l’instant, ceux avec plus de 45 millions d’abonnés dans l’U.E.), en particulier de quelle manière ils modèrent les appels à la violence. De fait, les réseaux importants modèrent déjà les contenus excessifs et emploient des milliers de collaborateurs à cette tâche. Ce contrôle ne s’exerçant qu’après publication, il empêche difficilement la circulation virale des messages de haine. Et quels sont les critères des modérateurs ? D’anciens employés de Facebook ont dénoncé les pratiques de leur entreprise, qui favorisent les contenus les plus agressifs, parce que ceux-ci suscitent plus de réactions et accroissent le nombre d’utilisateurs et donc le profit publicitaire.

La violence verbale est le moteur de la prospérité des réseaux sociaux. Le Digital Services Act n’inversera pas ce qui est la nature même de la liberté d’expression de chacun, mais permettra aux autorités européennes de prendre connaissance des algorithmes utilisés par les réseaux sociaux pour modérer la haine ou inciter à la controverse. L’U.E. pourra aussi infliger des amendes considérables, jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires annuel des entreprises coupables (l’équivalent de quatre milliards d’euros pour Facebook). Comme l’a déclaré le commissaire européen Thierry Breton, un des rédacteurs de la loi, il n’y a aucune raison de permettre aux réseaux sociaux de favoriser des comportements qui sont interdits dans les pays européens.

Tout ceci, me dira-t-on, ressemble à une censure d’Etat contre des médias privés. Certes, et je ne suis pas certain que le Digital Services Act s’avère efficace : il peut notamment encourager la fuite des contenus haineux vers des plateformes plus petites et non contrôlées. Mais au moins, cette législation alerte le public sur la véritable nature des réseaux sociaux : ceux-ci véhiculent des informations non vérifiées alors que les médias traditionnels, avec leurs journalistes, diffusent des faits. Il appartient donc au lecteur d’exercer son discernement.

Début juillet, Elon Musk a finalement renoncé à acheter Twitter. On le comprend : il lui aurait fallu recruter une armée de modérateurs pour contenir les excès de Donald Trump, à qui il envisageait de rendre la parole – l’ancien président est banni de la plateforme depuis le 8 janvier 2021, suite à l’attaque sur le Capitole – et qui reste le plus excessif des complotistes.

 

Editorial publié dans le numéro d’août 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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