Éditorial

La France est un archipel

Les Français ne parlent pas la langue de Molière, mais une langue créolisée qui s’enrichit sans cesse de la littérature et des musiques venues d’ailleurs. Et tant mieux !
© Antoine Moreau-Dusault/France-Amérique

Pour l’auteur en panne de vocabulaire, la métaphore est une béquille. Il écrit que la France est un « hexagone » et le français, « la langue de Molière » : un double malentendu. Cette image de l’hexagone remonte aux années 1960, après la décolonisation. Privée de son empire, ramenée à ses frontières d’origine, la France ressemblait soudain à une forteresse à la Vauban. Mais ce repli nostalgique est infondé. Où sont passées la Corse ou la Guadeloupe, qui sont aussi françaises que la Touraine, mais pas hexagonales ? Quand Miss Tahiti fut élue Miss France en 2019, elle n’avait guère le « profil hexagonal ». Oublions, bannissons cette métaphore de l’hexagone tant elle est trompeuse et comporte, mine de rien, une idéologie nationaliste étriquée. Il en va de même pour « la langue de Molière », que pas un Français aujourd’hui ne parle. Notre vocabulaire présent n’est plus le sien et nous ignorons comment il prononçait notre langue. Il semble qu’à l’ère baroque, on roulait les « r », mais ce n’est pas certain. Quant au français d’avant Molière, on ne le comprendrait pas. Nul ne s’aventure à feuilleter Montaigne en version originale : on le lit en traduction contemporaine. On ne sait même pas si Napoléon avait ou non conservé l’accent corse de ses origines. Les historiens se disputent encore sur la question.

Le français d’aujourd’hui n’est pas le français d’hier. D’ailleurs, les Français d’hier parlaient-ils français ? Non. Chacun employait la langue de sa province et le français n’est devenu langue nationale qu’à la faveur de l’enseignement public, rendu obligatoire à la fin du XIXe siècle. L’Etat imposa alors une langue dite nationale, qui était en fait celle de Paris. Les historiens attribuent à la guerre de 1914-1918 l’aboutissement de cette unification de la langue, imposée par le commandement aux millions de soldats soudain arrachés à leur terre d’origine. De la fabuleuse diversité des langues locales qui dépeignaient cette vieille France des terroirs ne subsistent que des accents imperceptibles, progressivement gommés par la disparition de la paysannerie et le brassage urbain. C’est à tort que l’on a souvent qualifié de patois ces langues anciennes de manière à y substituer le français d’Etat. C’étaient bien des langues à part entière, comme en témoignent encore les militants des parlers bretons, corses ou occitans, ou la littérature provençale, qui connut un renouveau avec Frédéric Mistral, prix Nobel en 1904, comme figure de proue.

Ce qui n’interdit pas à notre langue de muter encore et toujours. Regardez un film des années 1930 : ni le vocabulaire ni l’accent ne sont de notre temps. Aujourd’hui, l’anglais et l’arabe transforment le français à la manière dont nos ancêtres assimilaient de l’italien au XVIIe siècle. De même que la France n’est pas une forteresse hexagonale, notre langue n’est pas un château fort. Quand un ministre de la Culture, en 1994, voulut bannir les anglicismes, il sombra dans le ridicule. Il s’appelait Jacques Toubon, immédiatement surnommé « All Good » ! Un très ancien débat entre France du haut et France du bas, puisque le poète François de Malherbe, en lutte contre les pompeux docteurs ès langue, affirmait vers 1620 que le vrai français était celui que parle le petit peuple, « les crocheteurs du Port au foin » sur les quais de Paris.

La langue vient d’en bas et d’ailleurs, non d’en haut. Ce qu’on appelle la francophonie en témoigne : notre littérature autant que notre langage ne cessent de s’enrichir par les livres et les musiques qui nous parviennent des Antilles, du Québec, de la Louisiane, du Liban ou d’Afrique. Notre actuelle ministre de la Culture, Rima Abdul Malak, est d’origine libanaise, tout comme le nouveau secrétaire perpétuel de l’Académie française, la plus haute fonction dans notre République des lettres, Amin Maalouf. Son prédécesseur, Hélène Carrère d’Encausse, était d’ascendance géorgienne et russe. Le français véhicule désormais non pas une, mais plusieurs cultures : toutes cohabitent sans s’exclure. Avec parfois des frictions, inévitables mais pas dramatiques. On appelle cela la créolisation, pas le métissage, autre métaphore désuète et fausse qui supposerait la disparition des différences.

Si la France et le français sont une forteresse, elle est ouverte à tous les vents. Tant mieux ! Et si l’on tient vraiment à une métaphore, celle de l’archipel serait une juste image de ce que nous sommes devenus : un chapelet de cultures, de mots et de notes qui font le tour de la terre en passant par Wallis-et-Futuna et Saint-Pierre-et-Miquelon. Quelles voies la créolisation emprunte-t-elle ? La cuisine évidemment, avec la paëlla et le couscous. Sans oublier la musique. Le rap, en ce moment, est le vecteur des vocables arabes, africains et des américanismes made in U.S.A. La jeune génération contribue le plus à cet enrichissement des cultures françaises. Et pour parler comme elle, cet archipel, elle le kiffe !


Editorial publié dans le numéro de décembre 2023 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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