Entretien

La France de Vichy sur le banc des accusés

Julian Jackson s’est fait remarquer en 2018 avec une biographie du général de Gaulle, actuellement en cours d’adaptation par le réalisateur Antonin Baudry, ancien conseiller culturel à l’ambassade de France aux Etats-Unis. L’historien britannique, spécialiste de la France des années 1930 et 1940, s’intéresse maintenant au procès du maréchal Pétain. Un ouvrage traduit en français cette semaine qui s’inscrit dans la même veine que celui de l’Américain Robert Paxton sur le régime de Vichy, autre sujet sensible. Serait-il donc plus facile pour les chercheurs étrangers de sonder les heures sombres de l’histoire de France ?
Le maréchal Pétain, symbole du régime de Vichy et de la collaboration avec l’Allemagne nazie, lors de son procès à Paris, le 30 juillet 1945. © Bettmann/Getty Images

France-Amérique : Votre livre, consacré pour l’essentiel au procès de Pétain, a pour titre en anglais France on Trial (« Le procès de la France »). N’est-ce pas étonnant ? Pétain serait-il la France ?

Julian Jackson : Je sais que je prenais un risque en adoptant ce titre. Mais j’ai voulu signifier par là que Pétain était un symbole et son procès d’une importance historique, comparable au procès de Louis XVI, voire de Jeanne d’Arc. Mon titre n’est pas une provocation, ou même antifrançais. Il relate une réalité.

Ce qui frappe dans le procès de Pétain, qui s’ouvre à Paris en juillet 1945, c’est le silence de l’accusé. Il ne s’exprime pratiquement pas. On ne sait même pas s’il écoute…

Vous avez raison, on ne sait pas ce que pense Pétain. On ne le savait pas plus pendant le régime de Vichy. Quelle était sa motivation profonde ? Voulait-il sauver la France ? Préserver un peu de son indépendance et de sa dignité face aux Allemands ? Ou voulait-il profiter de la situation pour changer la société française, annuler l’héritage de la révolution de 1789 qu’il haïssait ? On ne peut pas répondre à la place de Pétain. Lui-même ne répond pas, parce qu’il faut bien comprendre qu’il n’est pas, contrairement à de Gaulle, un intellectuel. Pétain est en fait le réceptacle ou le symbole des idées d’extrême droite des années 1930. Le régime de Vichy est la projection de cette idéologie d’extrême droite sur ce personnage hautement symbolique, mais qui lui-même ne s’exprime pas.

Le régime de Vichy fut reconnu par le gouvernement américain jusqu’en novembre 1942, date de l’invasion par les Allemands du sud de la France. Devrait-on tenir Franklin Roosevelt pour coupable de cette courtoisie indue ?

Pratiquement tous les gouvernements de l’époque, à l’exception de la Grande-Bretagne, reconnaissent le régime de Vichy comme étant légal. On a beaucoup dit que Roosevelt avait reconnu Vichy par antipathie contre de Gaulle. Ce n’est pas le fond du problème : le régime de Vichy apparaissait comme légal, sinon légitime. De plus, Roosevelt espérait que le régime de Vichy se retournerait à un moment donné contre les Allemands et aiderait les Américains. Ce n’est pas du tout ce qui s’est passé. Quand les troupes américaines ont débarqué en Afrique du Nord en novembre 1942, Pétain a donné l’ordre à l’armée française de résister. Plusieurs centaines de soldats américains et français ont ainsi été abattus au moment du débarquement au Maroc et en Algérie. De même, Pétain a donné l’ordre de fermer la Tunisie à l’entrée des troupes anglaises et américaines. Roosevelt avait donc fait un mauvais calcul, mais il était difficile de le prévoir en 1940. A noter que, dans la relation franco-américaine, cet épisode de 1942 est l’unique exemple d’un affrontement militaire entre les deux pays.

La presse américaine suit-elle le procès Pétain ?

Les Américains se passionnent pour ce procès, essayant de comprendre pourquoi Roosevelt a soutenu Pétain, alors que l’opinion américaine était massivement pour de Gaulle. Le New York Times y consacrera plusieurs pages chaque jour. Le New Yorker dépêchera Janet Flanner et France-Amérique, son correspondant Samuel Georges « Géo » London.

Pétain sera condamné à mort le 15 août 1945, mais de Gaulle commuera sa peine en une détention à perpétuité deux jours plus tard. © AFP/Getty Images

Le procès de Pétain, tel que vous le relatez, apparaît aujourd’hui comme décalé par rapport à nos préoccupations contemporaines. Il n’est pratiquement pas question de l’extermination des juifs. Il n’est pas non plus question de l’idéologie de Vichy…

Le gouvernement et les magistrats de l’époque ont été très attentifs à s’en tenir strictement au Code pénal tel qu’il existait. Celui-ci prévoyait la notion de trahison et d’intelligence avec l’ennemi, qui conduira à la condamnation à mort de Pétain le 15 août 1945. [Deux jours plus tard, de Gaulle commuera sa peine en une détention à perpétuité.] Le code ne parlait pas des juifs. Il ne parlait pas non plus de crime contre l’humanité. Ce concept juridique arrivera plus tard, à l’occasion du procès de Nuremberg, et sera appliqué en France lors du procès de Maurice Papon. Ancien préfet, il fut reconnu coupable en 1998 d’avoir contribué à la déportation des juifs de France. J’ajoute qu’en août 1945, les magistrats avaient peu d’informations sur le fonctionnement du régime de Vichy et pratiquement aucune sur l’extermination des juifs.

Le grand argument de Pétain et des pétainistes est qu’il existait une répartition des tâches entre Vichy et Londres : de Gaulle était l’épée et Pétain, le bouclier.

L’image de l’épée et du bouclier a été inventée à la fin de la guerre par un intellectuel d’extrême droite qui s’appelait Henri Massis. Il avait écrit pour Pétain un discours basé sur cette défense. Discours qui n’a jamais été prononcé. Cette répartition des tâches entre de Gaulle et Pétain est une invention de dernier instant pour sauver l’honneur de Vichy et la vie de ses dirigeants. En même temps, il faut admettre que beaucoup de Français, pendant la guerre, ont cru en cette répartition des tâches. En réalité, cela ne fut jamais le cas.

A la fin de votre livre, vous dites que le procès de Pétain est terminé. Est-ce vraiment le cas ?

Le procès de Pétain est terminé, en particulier depuis le discours de Jacques Chirac en 1995. Dans ce discours prononcé sur le site du Vélodrome d’Hiver à Paris [où des milliers de juifs furent arrêtés, détenus et déportés par les autorités françaises en juillet 1942], le président reconnaît la responsabilité de l’Etat français dans les exactions commises par Vichy. Le culte du Maréchal, la nostalgie de Vichy, encore vive dans les années 1960, ont aujourd’hui disparu. Je n’en conclus pas que les idées pétainistes ont disparu. Il subsiste à l’extrême droite un patriotisme réactionnaire, nationaliste et xénophobe. Mais cette extrême droite ne fait plus appel au culte de Pétain. C’est pour cela que le procès de Pétain est clos.


Le procès Pétain : Vichy face à ses juges
de Julian Jackson, traduit de l’anglais par Marie-Anne de Béru, Editions du Seuil, 19 janvier 2024.


Entretien publié dans le numéro de janvier 2024 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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