Éditorial

Le nouveau partage du monde

L’histoire rebat les cartes du monde : une nouvelle géographie s’impose, dessinée par les guerres, les alliances et la diplomatie. L’affrontement entre Israël et le Hamas et entre l’Ukraine et la Russie signalent une nouvelle fracture Nord-Sud.
© Antoine Moreau-Dusault/France-Amérique

Nul ne le prévoyait. La pensée dominante depuis la chute de l’Union soviétique était que l’histoire s’achevait, l’ensemble des nations se ralliant à un ordre mondial, plutôt démocrate et économiquement libéral. C’était sans compter avec les passions. Nous avions connu l’affrontement entre l’Est et l’Ouest structuré autour de deux pôles, l’Amérique libérale et la Russie communiste. Entre les deux, les nations appartenant à ce qu’on appelait alors le tiers-monde hésitaient. La France, dans cet ordre ancien, essayait de se trouver un rôle singulier. S’appuyant sur son histoire, les présidents français, surtout avec le général de Gaulle et ses héritiers, considéraient qu’ils incarnaient les Lumières de manière plus universelle que l’Amérique capitaliste. Mais cette position française, à mi-chemin entre Moscou et Washington, relevait grandement de l’illusion : la diplomatie française ne trouva jamais sa place convoitée d’intermédiaire incontournable. Il appartint à Nicolas Sarkozy, en 2009, d’en prendre acte en réintroduisant la France dans l’alliance occidentale, en particulier dans le commandement intégré de l’OTAN.

A l’ancienne distinction Est-Ouest, plus idéologique que géographique, se substitue maintenant une autre opposition entre le Nord global et le Sud global. Là encore, il s’agit moins de géographie que d’idéologie. Cette notion de Sud s’est imposée avec la guerre en Ukraine. Les Occidentaux, et particulièrement les dirigeants français, ont été stupéfaits de ce que la Russie envahisse l’Ukraine, et plus stupéfaits encore que cette invasion ne soit pas condamnée par l’ensemble des nations. A notre grande surprise, des démocraties libérales se réclamant du droit international comme le Brésil ou l’Inde, et évidemment la Chine, ont refusé de condamner sans appel le nouvel impérialisme russe. La bataille pour Gaza, qui rassemble aussi le Sud contre le Nord, n’a fait que renforcer notre étonnement et prise de conscience. A Washington comme à Paris, on comprend que désormais deux nouveaux camps se font face.

Le Nord ? Ce n’est pas vraiment nouveau, mais il s’appelait jusqu’ici « Occident ». Son centre est à Washington et l’Union européenne en constitue la périphérie immédiate. Le Sud est plus surprenant. Il est si hétérogène, de la Chine au Brésil en passant par l’Afrique du Sud, l’Algérie et le Venezuela, qu’il est difficile à définir en termes idéologiques ou géographiques. Mais « Sud global » est désormais la dénomination acceptée par les pays qui s’y reconnaissent. En vérité, le Sud se définit essentiellement par son opposition à l’Occident d’hier, devenu le Nord. Ces pays du Sud n’acceptent plus un ordre international qui, de fait, fut dicté par les Etats-Unis en 1945. Aussi, la plupart de ces pays du Sud furent colonisés par le Nord et ne s’en sont jamais totalement remis. Ils attribuent volontiers leur pauvreté à la colonisation et estiment que le droit international est une nouvelle forme de colonialisme qui perpétue le pouvoir blanc et méprise les civilisations locales, qu’elles soient arabes, africaines, chinoises ou latino-américaines. Tout conflit est désormais prétexte au Sud pour affirmer sa révolte et sa singularité. Mais qui dirige le Sud ? Pékin, Moscou, Pretoria et Brasilia sont en concurrence. Ils ne sont jusqu’ici d’accord que pour condamner les Etats-Unis, ainsi que la France en Afrique.

Sommes-nous – Occidentaux, Nordistes – coupables d’avoir maltraité le Sud ? Peut-être la décolonisation n’a-t-elle pas été menée à son terme dans nos esprits, comme en témoigne la persistante révolte des Noirs aux Etats-Unis ou du Sahel contre la France ? Un peu d’autocritique au Nord ne saurait nuire : nous devons mieux écouter l’autre qui ne pense pas nécessairement comme nous. Mais de l’autocritique, je ne vois pas de raison fondée pour basculer dans la négation de nos valeurs. L’ordre international a sans doute été conçu au Nord, mais toutes les nations qui se sont ralliées à la démocratie et à l’économie de marché se trouvent mieux portantes que celles qui ne s’y sont pas ralliées. Voyez le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan, par contraste avec la Chine et la Corée du Nord.

Ainsi la France, l’Union européenne et les Etats-Unis se retrouvent-ils dans le même camp, comme toujours historiquement, quand menacent des périls extérieurs. Ce rapprochement entre Européens et Américains est une combinaison gagnante en économie, en diplomatie et en termes de paix. Perpétuons donc nos principes essentiels, sans arrogance, en écoutant les autres, mais sans être dupes de toutes les revendications et postures des dirigeants sudistes qui ne représentent pas nécessairement leur peuple. L’invocation du Sud est aussi un moyen pour les dictateurs de la région de perpétuer leurs régimes tyranniques au nom d’une pseudo résistance à l’universalisme du Nord.


Editorial publié dans le numéro de janvier 2024 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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