Cinéma

Wes Anderson : un cinéaste sous influence française

Avec The French Dispatch, son nouveau film présenté à Cannes le 12 juillet, Wes Anderson signe sa plus belle lettre d’amour à la France. Tourné à Angoulême, le film suit une équipe de journalistes américains en France dans les années 1950. Pas étonnant quand on sait que le cinéaste puise régulièrement ses inspirations dans la culture et le cinéma français. Découvrir sa filmographie revient à emprunter un jeu de piste entre ces multiples clins d’œil. Petit voyage en cinq étapes dans la France de Wes Anderson !
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Wes Anderson. © Ernesto Ruscio/Getty Images

Si son dernier film se déroule à Paris, il a été tourné à Angoulême – rebaptisée pour l’occasion Ennui-sur-Blasé –, où Wes Anderson a pris ses quartiers pendant six mois en 2019. « Nous avons […] fait un grand tour de France à la recherche d’une ville qui pourrait être un quartier de Paris, comme Ménilmontant, Belleville ou Montmartre », a-t-il expliqué à La Charente Libre.

The French Dispatch suit le quotidien des correspondants d’un magazine inspiré du New Yorker. Au casting, les acteurs américains fétiches du réalisateur (Adrien Brody, Bill Murray, Tilda Swinton, Owen Wilson, Edward Norton, Willem Dafoe) et les nouvelles stars du grand écran (Elisabeth Moss, Saoirse Ronan) côtoient un casting très francophone : Mathieu Amalric, Léa Seydoux, Guillaume Gallienne, Cécile de France, Lyna Khoudri, Timothée Chalamet, Vincent Macaigne, Damien Bonnard, Denis Ménochet, Hippolyte Girardot, Félix Moati et Benjamin Lavernhe. Un univers français à mille lieues des racines du cinéaste.

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Pour tourner son dernier film, The French Dispatch, Wes Anderson a posé sa caméra à Angoulême, dans l’ouest de la France. Courtesy of Searchlight Pictures. © Twentieth Century Fox Film Corporation

Un bateau sur la Méditerranée

Wes Anderson est un pur produit texan. Né en 1969 à Houston, il y grandit avant de partir étudier la philosophie à Austin. C’est sur les bancs de la fac qu’il rencontre quelques-uns de ses futurs complices, Texans comme lui, tel qu’Owen Wilson avec lequel il montera ses premiers projets. Toutefois, enfant, c’est en rêvant de France et de Méditerranée que Wes s’évade. Son héros n’est autre que le commandant Cousteau. « J’étais fou de ses reportages », raconte-t-il dans un entretien au site AlloCiné. « Il était scientifique, inventeur et résistant. C’était quelqu’un d’incroyablement courageux. Mais ce que j’aime chez lui c’est d’abord qu’il était un metteur en scène fabuleux. Une vraie star de cinéma. »

Devenu à son tour réalisateur, Anderson rendra souvent hommage à Cousteau. Dans Rushmore, son deuxième long métrage, Max Fischer alias Jason Schwartzman emprunte un ouvrage du commandant à la bibliothèque de son lycée. Sur le livre, une citation notée à la main est à l’origine de ses amours pour une professeure de l’établissement. Plus tard, Wes Anderson célèbrera le héros de son enfance avec La Vie aquatique. Bill Murray y joue Steve Zissou, explorateur-cinéaste au bonnet rouge. Son bateau s’appelle le Belafonte, empruntant son nom à Harry Belafonte, célèbre interprète de calypso, en référence au nom du navire du commandant français.

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L’océanographe, explorateur et sosie de Cousteau Steve Zissou (Bill Murray, au centre) dans La Vie aquatique. © Buena Vista International

Dans les salles obscures

Pour Anderson, la découverte du cinéma passe par les films français. Lors de la leçon de cinéma qu’il offre en 2017 à la Cinémathèque française à Paris, il explique : « Il est un dicton bien connu parmi les amateurs de musique américaine : rares sont ceux qui ont acheté les premiers disques du Velvet Underground, mais tous ceux qui l’ont fait ont créé un groupe. » Pour Wes Anderson, il en est de même avec Les Quatre Cents Coups de François Truffaut. «François Truffaut, Jean Renoir et Louis Malle font partie de mes dix cinéastes préférés. » Il n’y aurait pas eu de Rushmore sans Le Souffle au cœur de Malle, pas de A bord du Darjeeling Limited sans Le Fleuve de Renoir.

Pour ce dernier, Anderson se souvient avoir été invité par Martin Scorsese à une projection du film. Le cinéaste avait alors l’idée d’écrire un scénario qui rassemble trois personnages dans un train, à l’étranger. Le lieu restait à déterminer. A la sortie de la projection, alors qu’il marche dans les rues de New York, il est frappé d’une évidence. Comme Le Fleuve, son film se passera en Inde !

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Jason Schwartzman, Owen Wilson et Adrien Brody dans A bord du Darjeeling Limited. © American Empirical Picture

Plus récemment, lorsqu’elle raconte à L’Officiel USA le tournage de The French Dispatch, l’actrice française Lyna Khoudri évoque les piles de DVD rassemblés par Anderson dans le hall de l’hôtel où logeait l’équipe. « Tu as vu Partie de campagne de Renoir ? », lui demandait le réalisateur. « Non », répondait-elle avant de regagner sa chambre pour le regarder. Et Le Pont du Nord de Jacques Rivette ? « Ce film est devenu une inspiration pour mon rôle », conclut-elle. « Particulièrement le personnage qu’y interprète Pascale Ogier. »

Comme Antoine Doinel dans Les Quatre Cents Coups, les personnages d’Anderson font régulièrement l’école buissonnière. Et l’on retrouve, dans Rushmore et La Vie aquatique, le triangle amoureux de Jules et Jim. Mais les références du réalisateur américain sont aussi à chercher du côté de Maurice Pialat – il cite L’Enfance nue comme l’influence principale de Moonrise Kingdom –, et bien sûr, de Jacques Demy pour ses célèbres ralentis.

Sur le tourne-disque

Outre le cinéma, Wes Anderson est aussi un amateur de chanson française, très présente dans ses films. Au cœur de Moonrise Kingdom se trouve une belle chanson de Françoise Hardy. La chanteuse a beau s’en plaindre – « Mes premiers albums sont très mauvais, alors quand Wes Anderson les utilise, cela ne me fait pas plaisir » –, il est difficile de penser à ce film sans revoir ces deux enfants sur la plage, Sam et Suzy, se trémousser avec délectation sur « Le temps de l’amour ». Parfois, les idées de scènes viennent directement d’un morceau, raconte Anderson. Ce fut le cas pour celle-ci, en hommage à la plus intellectuelle des chanteuses yéyé.

Avant Françoise Hardy, d’autres chanteurs français avaient été mis à l’honneur par Anderson. La bande originale d’A bord du Darjeeling Limited ne serait pas complète sans « Where Do You Go To (My Lovely) » du Britannique Peter Sarstedt, entendu dans Hôtel Chevalier, le court-métrage qui sert de prologue au film. Dans ce morceau, le chanteur décrit le quotidien d’une Parisienne qui danse comme Zizi Jeanmaire, s’habille en Balmain, vit près du boulevard Saint-Michel et de la Sorbonne, passe ses vacances d’été à Juan-les-Pins, l’hiver à Saint-Moritz et sirote du cognac Napoléon. Le film se clôt avec « Les Champs-Elysées » de Joe Dassin et dans Rushmore, Max insère dans un lecteur cassette « Rue Saint-Vincent » d’Yves Montand, espérant que le chanteur français l’aide dans son entreprise de séduction.

Enfin, dans la relation de Wes Anderson à la musique française, il y a bien sûr le compositeur Alexandre Desplat. « J’aimais beaucoup son travail sur Birth », indiquait Anderson à la Cinémathèque, « mais c’est quand j’ai appris que nous étions voisins, à Montparnasse, que je me suis dit que nous devrions travailler ensemble ». A leurs actifs, cinq films dont The Grand Budapest Hotel qui valut à Desplat un Oscar en 2015. « Alexandre aime jouer », ajoute Anderson, et « il a une grande connaissance musicale ». De son côté, le compositeur français ne tarit pas d’éloges sur son complice : « C’est un univers musical imprévisible. » Alexandre Desplat signe encore la musique de The French Dispatch.

Un cadre photo

Finement structurés, les cadres symétriques des plans d’Anderson font penser à des photographies. Or, là encore, la culture française est bien présente. Dans La Vie aquatique, Anderson choisit un autoportrait du photographe Jacques Henri Lartigue pour représenter Lord Mandrake, le mentor de Steve Zissou. On l’y reconnaît, entouré de pins parasols, posant devant la mer Méditerranée.

Les photographies de Jacques Henri Lartigue et leurs personnages originaux hantent la filmographie de Wes Anderson. Dès Rushmore, Anderson copie ses photos pour élaborer certains plans. C’est le cas par exemple de celui où Max, coiffé de son béret rouge, là-encore très français, est assis sur une voiture d’enfants, les yeux cernés de lunettes de pilote. Dans La Vie aquatique, l’influence de Lartigue se retrouve dans le nom retenu pour le personnage principal. Anderson raconte : « Je ne savais pas du tout que Zissou pouvait évoquer le nom d’un joueur de football ! Jacques Henri Lartigue avait un frère dont c’était le surnom. Il était souvent sur les photos. Il faisait des tas de cascades. C’était un casse-cou fini. J’ai eu envie de lui rendre hommage. »

Elisabeth Moss, Owen Wilson et Tilda Swinton dans The French Dispatch. Courtesy of Searchlight Pictures. © Twentieth Century Fox Film Corporation

Pied-à-terre à Montparnasse

« Quand je suis à Paris, je me sens comme un Américain à l’étranger », confie Wes Anderson à Time Out. « Je ne pense pas avoir assimilé la culture et mon français est approximatif. » Depuis plusieurs années, le réalisateur est propriétaire d’un appartement dans le quartier de Montparnasse. On le croise sur la Rive gauche où il fréquente les cinémas – le Panthéon, le Champo, l’Arlequin ou la salle de la rue Christine – et dans le quartier de Bercy, où il est un adepte de la Cinémathèque. Dans les brasseries de Montparnasse, il mange de tout sauf du foie gras : « En France, les gens mangent des choses un peu extrêmes. J’essaie de m’en éloigner. »

Dans son cinéma, Paris est partout. Dans La Famille Tenenbaum, Margot alias Gwyneth Paltrow flirte dans une chambre d’hôtel où se reflète la tour Eiffel. Cette même tour est dessinée sur les cahiers de Max Fischer dans l’ouverture de Rushmore. Dans le spot publicitaire qu’il réalise pour le parfum Candy de Prada, Léa Seydoux joue une jeune femme élégante qui, entre les cinémas et les passages parisiens, hésite entre deux amants, son Jules et son Jim. Enfin, dans Hôtel Chevalier, le personnage interprété par Jason Schwartzman est cloîtré dans une chambre de l’hôtel Raphael sous les toits de la ville. Le court métrage s’achève par un plan sur la capitale et par cette question : « Veux-tu voir ma vue de Paris ? »


Article publié dans le numéro de juillet 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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